gruyeresuisse

29/05/2014

Thomas Mullenbach et les espaces de re-présentation

 

 

Mullenbach 3.jpgParmi les raisons qui justifient (si besoin était) l’art une est souvent omise. Elle est pourtant simple : la spatialité, toujours, nous échappe. Nous ne savons rien de sa prise sur nous, de la manière où elle nous touche et comment nous l’atteignons. Tout semble si fragile dans les rapports qu’elle entretient avec nous que l’art vient à notre secours. C’est vieux comme le monde. L’espace fut plat avant de prendre une profondeur, il fut aussi compact et fermé avant de devenir oignon. L’art en effet l’interroge au besoin le  renverse, le contracte, l’  « expanse », le ralentit et parfois l’accélère (avec la vidéo ou la stroboscopie par ex.). Bref il ne cesse d’inventer de nouveaux rapports, de nouveaux contacts. L’œuvre de Thomas Mullenbach en est l’exemple parfait : il fait de ses dessins comme de toutes ses œuvres un lieu de fouille et d'incarnation de l’espace.  Il le relève, l’ouvre  pour transformer sa « texture » et ses signes. Renversant au besoin l’infiniment grand dans le petit et vice-versa.

 

 

 

Mullenbach.jpgChaque objet ou situation se transforme en une levée d'écrou et des corps. Des déplacements voire des déménagements ont lieu. L’artiste introduit une théâtralité de situations spatiales  dont il exagère – toujours avec discrétion et pudeur - la dimension sérieuse ou (et plus souvent) comique afin d'en prolonger les échos et pour créer un glissement du réel vers une grande fable de poésie plastique. Parfois le simple support papier où l'aquarelle et le dessin viennent  se poser suffit à créer un jeu entre l’espace et sa représentation. Parfois à l'inverse l’espace lui-même est mis en trajet, écart, écartement ou grossissement selon des critères dégingandés qui sont autant de lambeaux de sérénité, de perles de nuages, de  bouchées cosmiques sans matière grasse, de soupe d'étoile filante, de vœux pieux dans leur missive divine. Le réel n’est donc jamais donné tel quel. Mullenbach préfère s’en amuser que de le prendre au sérieux. Il en va même de l’amour ou de la science voire de la science de l’amour ou de la passion de la technique. On peut même imaginer que chez un tel artiste un aspirateur se travestisse  sous  pléthore de bijoux pour honorer la femme  qui elle-même l’honore. L'artiste n'a cesse en effet de nous rappeler que le quotidien et son espace sont faits par des hommes et pour eux. Néanmoins il abrège toute  plaidoirie : les images parlent d’elles-mêmes. Messagère d'un monde  a priori clos elles  permettent l'insurrection d'une pensée qui par le visuel se retourne sur son propre destin et son espace-temps. L’artiste rend donc  le monde à sa liberté en prolongeant l'élan et l’état des signes qui jusque là le cernaient.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

22/05/2014

Eros Bacchus : sévices divins

 

 

 

 

 

bacchus 2.jpg «  éros Bacchus, l’amour et le vin », Château-Musée du Vin d'Aigle du 23 mai 2014 au 28 février 2015 et catalogue Editions Humus, Lausanne.

 

 

 


 

Toute une  sélection d’œuvres d’arts venues d’époques différentes, d’objets issus des arts populaires, de cartes postales, d’ex-libris et d’étiquettes de vin montre comment opèrent  de concert deux ivresses.  Certains artistes contemporains présents sont presque déplacés dans ce superbe concert : que vient y faire une Marie Morel ? Néanmoins il ne faut surtout pas bouder une telle fête. D’autant que le vin rend l’homme dit-on plus vigoureux. Ce qui est certain : il  n’affaiblit pas la femme. Du moins si l’on en croît les transports amoureux aux configurations nombreuses présentées ici. Eve et son breuvage y prennent  robe (provisoirement pour la première), cuisse et bouquet.

 

Bacchus.jpgLe masque d’éros devient l’orpailleur de cérémonies informelles destructrices de l’abstrait.  Il booste le désir vers ce qu’il est : indicible et essentiel. Sous l’effet de la dive bouteille celui-ci ignore ses limites et cultive des dissonances que certaines chansons bachiques réunies ici poussent vers le refus de la mort. Sauf bien évidemment de la petite…

 

Bacchus 3.jpgPar l’ivresse alcoolique monte un  ordo amoris dont le désordre programmé à dessein soustrait l’être à sa retenue. L’exposition et le livre tombent donc à pic pour opposer la voix qui chante l’amour aux discours moraux et aseptiques. Sur un lit blanc défait des cuisses en deviennent plus dorées surtout lorsque le désir se multiplie de bulles dorées.  Des Vénus qui ne devaient pas se croiser s’y abandonnent ne gardant sur elles que leurs bagues et des mots débraillés. Qu’importe si l’histoire de l’ivresse n’est que celle de moments volés. Ils ne durent que le temps de l’emprise et de l’étreinte où le rouge du vin  se mêle au rouge Chanel. Il faut donc en profiter et venir retrouver en « éros Bacchus » la douce piqûre de rappel aux plaisirs qu’on voudrait donner pour démodés au non du safe-sex et des sodas généralisés.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

20/05/2014

Porcs épiques et autres délices : Lipp&Leuthold

 

 

 

Lipp et Leuthold.jpgLipp&Leuthold, performance action dans le cadre de  « La Ballade Gourmande » (centre ville de Moutier) de « Gouts et dégouts », Musée de Moutier. 21 juin 2014

 


Lipp&Leuthold font de la nourriture terrestre la base de leur art critique et humoristique. Issus en droit fil de l’esprit Dada ils préfèrent néanmoins à la viande de cheval celle du cochon. Sans doute parce qu’il évoque à l’homme la bête qui le hante et qu’il tente de cacher. Nulle question pour le duo de le masquer ou d’en faire le deuil : Lipp&Leuthold provoquent sa renaissance ou plutôt sa cuisson. Néanmoins refusant tout ostracisme charnel ils transforment  tout ce qui leur tombe sous la main et font fast food d’ingrédients divers en « live » et en peinture. Le cerveau lent d’un cervelas mobile peut faire l’affaire (avec « Go Hanswurt Go ») mais dans leurs narrations-performances l’éventail s’élargit en jouant de l’envie et en la repoussant au besoin.

 

Lipp et Leuthold 2.jpgFace à une société qui multiplie les émissions de cuisines et cultive paradoxalement en sacerdoce le corps svelte les Lucernois opèrent la coagulation de fantômes et de fantasmes. En conséquence : hors des groins qu'ils assaisonnent dans leurs peintures en accélérés (parodies de "natures mortes")  point de (porc) salut. Il convient d'entrer dans leur épaisseur et effet de surface pour s’arracher à l'erreur mystique où l’âme de l'être perd le sens des réalités. Lipp&Reutold  ramènent à elles en montrant ce qu'il reste de miasmes dans nos assiettes. Ils en font un ragout et un raout d'ombres fumantes et de couleurs variées où le monde se conçoit sous un plus juste miroir que celui de la pureté. En émane voluptés et  hantises. La cuisine mobile des deux omnivores demeure donc la revenance de quoi elle fut et de qui nous étions, elle rappelle ce qu'elle devient et qui nous sommes. Reste à savoir si une telle critique farcesque en acte et peinture pourra rendre les gens bons.

 

Jean-Paul Gavard-Perret