gruyeresuisse

31/10/2013

Les années de Plonk (et Replonk)

 

 

plonk 2.jpgReconnus d’inutilité publique (dixit les deux artistes) Plonk et Replonk clouent le bec aux mots et  images vampires en arpentant leur devenir illusoirement  intraitable par l’humour et la farce.  Ils empêchent le monde de grandir tel qu’il s’affiche. Tous ceux qui se gargarisent de galimatias et d’icônes parfaites sans s’éclaircir les idées trouvent la une bonne leçon. Dans des images faussement surannées  (par exemple un cycliste postier vient remettre sur la lune un télégramme de félicitation de Madame Pompidou à Monsieur Amstrong le 21.7.69)  les des deux frères Froidevaux de La Chaux de Fonds décalent le monde dans un parfait esprit dadaïste. Exprimant des choses qui apparemment sont nonsensiques,  mots et images soulèvent des questions qu’on n’imagine même pas se poser.

 

plonk 3.pngDans leur effervescence les oeuvres libèrent des bulles. Elles marchent sur les eaux, remontent à leur source. Et si mots et images deviennent fous ce n’est jamais ici sans raison. Une poésie drolatique  s’incarne sous effet sépia. Mais c’est l’avenir qui advient. Plonk et Replonk dans leur Pink-Ponk punk aèrent tout ce qui s’étiole en ce qu’on présente ailleurs comme des évidences. Soudain les mots ne sont plus des anges : ils se font « bêtes ». Quant aux images elles proposent de bons cours d’inconduite. Le tout dans la perspective d’un espoir insensé : celui de ne plus laisser s’échouer tout langage dans la débâcle de la normalité. Celui aussi que tout ne coule plus de source. A cette aune la pensée peut redevenir limpide et la vie ne se perd plus. Ne croyant plus au dieu du bon sens de telles œuvres recommencent à croire (un peu) en l’homme là où apparemment les Froidevaux lui font perdre pied.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

« Plonk et Replonk se plankent », Musée de la Poste, Paris jusqu’à la fin de l’année.

« Calendrier 2014 », disponible sur le site des artistes.

Plonk et Replonk, « De Zéro à Z », Editions Hoebeke, 2013.

 

20/08/2013

Olivier Texier : trop près, trop loin ?

 

Cons.jpgOlivier Texier, « Cons-siderations », Editions Humus, Lausanne, 96 pages, 15 Euros.

 

Olivier Texier collaborateur du magazine de B.D. « Psikopat », a publié ses albums chez des éditeurs de la scène alternative (« Le dernier cri »,   « Humeurs »,  « Les Requins Marteaux »). Membre de la Fédération Internationale de Catch de Dessin à moustache (dont il occupe la fonction d'arbitre de touche), dans « Cons-sidérations » et en une centaine de dessins il aborde l'origine du monde en contrepèteries visuelles, jeux de mots et permutations de sens. Le triangle de toute les convoitises et son jardin secret (à la française ou hirsute) sont repris au moment où le premier retrouve son nom « propre » trop détourné de manière machiste de son sens initial.

 

L’artiste suggère sous divers registres la porte étroite et sa carte du tendre. Plus qu’un « regretio ad uterum » le dessin devient un seuil. Sa « voluptas » s’étend, se comprime. Parfois l’orgie suggérée semble moins catholique que romaine. Elle s’offre au songe  fricatif, tempétueux mais de manière toujours ironique. Les êtres peuvent y jouer Polyphème et Galatée uniquement sous un registre drolatique. Manière de prouver que le plaisir est ludique. Et donc qu’il ne tue pas - sinon d'une petite mort. L’effroi de l’intime est donc  remisé. Reste l’âme de la vulve qui comme celle des poètes chante encore lorsqu’elle a disparu.

 

Cons 2.jpgL’intimité féminine est saisie dans une visualité qui s’adresse non seulement à la curiosité ou au plaisir.  Elle est poussée par l’humour là où tout joue sur le rapport entre deux formes qui se contredisent et se compénètrent. La vulve s’y articule  insidieusement sous forme de fugue. Chaque dessin devient sa chambre de voyance et de révélation d’architectures improbables, de sillons complexes, de subtils volumes,  plans, et chromatismes. Certes le lieu demeure voué aux rêves, aux fantasmes et aux désirs. Mais tous sont moins diabolisés que fêtés en farces. Par pan et interstice, du grand ouvert et du clos surgit une affabulation  iconoclaste. Elle n’est ni le propre, ni le figuré mais reste le champ actif d’une imprévisible expérience toujours à recommencer. Tout rue, niche, roucoule. Avant que le corps soit secoué des spasmes d’un rire corrosif.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

 

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18/06/2013

Marcel Vidoudez le Janus

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 Collectif, « Marcel Vidoudez, dessinateur érotique, illustrateur éclectique »- coffret de deux livres, chaque ouvrage 144 pages, 35 Euros, Editions Humus, Lausanne.

 

 Tout Suisse d’un certain âge connaît sinon le nom du moins l’œuvre de Marcel Vidoudez. Il baigna de ses œuvres l’imaginaire inconscient des jeunes helvètes en étant l’illustrateur de tant de livres pédagogiques. Bien des sarcasmes accompagnent aujourd’hui dans la Suisse francophone l’artiste. Graphiste et cinéaste d’animation l’auteur fut longtemps taxé de « ringardise ». Il est bon pour les jeunes créateurs suisses de tuer un tel père pour avancer. Un père double en l’occurrence. Les deux livres publiés par les Editions Humus le prouvent. D’un côté il y a l illustrateur éclectique » et main street. De l’autre l’illustrateur « électique » le dessinateur érotique qui vendit "sous le manteau" dans la Suisse romande du milieu du 20e siècle des aquarelles dites salaces. Elles semblent désormais aussi inoffensives que les « cheesecakes » de ses confrères américains : Alberto Vargas et Gil Elvgren : aà savoir  les filles qu’on dévore de vue mais qui ne s’épousent pas.

 

Leur charge érotique était pourtant chaude et le dessinateur fut mis parfois au banc des pornographes ! Preuve que les temps changent comme le prouve les textes de Pierre Yves Lador, Nicole Vidoudez, Michel Froidevaux. Néanmoins le dessinateur le plus populaire d’une époque désormais lointaine obtient une reconnaissance justifiée. Par delà les thématiques trop sanctifiantes ou à l’inverse quelque peu « renversantes » demeure un langage plastique particulier. Vidoudez se dégage subtilement du réel qu’il  évoque comme s’il vivait sa propre vie quelque soit le régime narratif abordé. Lignes claires, décors sobres, couleurs aquarellées marquent l’imaginaire du « voyeur » contemporain  comme ils modulèrent celui des écoliers d’abord assidus  et  sages avant que le feu prenne aux rêveries adolescentes lorsque dans  « l’enfer » de l’œuvre les bancs d’école étaient remplacés par d’intemporelles alcôves paradisiaques.

 

Vidoudez  n’a donc jamais eu besoin de recourir au fantastique. Il s’est contenté de créer des entrelacs et des artères compliquées et dynamiques plaquées de rose tendre pour suggérer les épidermes des écolières ou de leurs ainées à la cuisse plus légère. Dans les deux cas l’artiste sut adapter ses mouvements graphiques. Pour les dessins enfantins le trait est plus large, les plans plus placides. Pour les œuvres lestes le trait le devient au sein de dissymétries et d’oppositions en un jeu formel fait de courbes, sinusoïdes et longueurs d’« ondes» de choc où le fantasme est défénestré : manière de se faire voir même au fond du lit où les jeunes ou vieux garnements faisaient l’amour avec eux-mêmes….

vidoudez 3.jpg

L’intérêt de l’œuvre n’est pas simplement historique mais bien esthétique. Un trajet repasse continuellement en divers croisements à l’intérieur de zones centrales ou adjacentes. Contre le dessin traditionnel l’artiste a inventé des arrangements, des  permutations, des combinaisons qui ne sentent jamais le bricolage même si l’artiste pouvait travailler à la hâte. Dans chaque oeuvre les formes se répondent et charment là où l’éros coule comme un sirop d’anis. Pour Vidoudez la liberté de création ne fut donc pas un pur slogan - d’autant qu’il ne portait jamais sa signature comme une médaille. Propédeutique ou libertine, par sa qualité, son travail va bien au-delà de son temps. Et si on avait demandé à l’artiste pourquoi il dessinait il aurait répondu sans doute que c’était  pour voir se produire chaque fois un curieux « miracle » où l’humour est présent. Pieux ou non là n’est pas le problème.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

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