gruyeresuisse

20/05/2014

Porcs épiques et autres délices : Lipp&Leuthold

 

 

 

Lipp et Leuthold.jpgLipp&Leuthold, performance action dans le cadre de  « La Ballade Gourmande » (centre ville de Moutier) de « Gouts et dégouts », Musée de Moutier. 21 juin 2014

 


Lipp&Leuthold font de la nourriture terrestre la base de leur art critique et humoristique. Issus en droit fil de l’esprit Dada ils préfèrent néanmoins à la viande de cheval celle du cochon. Sans doute parce qu’il évoque à l’homme la bête qui le hante et qu’il tente de cacher. Nulle question pour le duo de le masquer ou d’en faire le deuil : Lipp&Leuthold provoquent sa renaissance ou plutôt sa cuisson. Néanmoins refusant tout ostracisme charnel ils transforment  tout ce qui leur tombe sous la main et font fast food d’ingrédients divers en « live » et en peinture. Le cerveau lent d’un cervelas mobile peut faire l’affaire (avec « Go Hanswurt Go ») mais dans leurs narrations-performances l’éventail s’élargit en jouant de l’envie et en la repoussant au besoin.

 

Lipp et Leuthold 2.jpgFace à une société qui multiplie les émissions de cuisines et cultive paradoxalement en sacerdoce le corps svelte les Lucernois opèrent la coagulation de fantômes et de fantasmes. En conséquence : hors des groins qu'ils assaisonnent dans leurs peintures en accélérés (parodies de "natures mortes")  point de (porc) salut. Il convient d'entrer dans leur épaisseur et effet de surface pour s’arracher à l'erreur mystique où l’âme de l'être perd le sens des réalités. Lipp&Reutold  ramènent à elles en montrant ce qu'il reste de miasmes dans nos assiettes. Ils en font un ragout et un raout d'ombres fumantes et de couleurs variées où le monde se conçoit sous un plus juste miroir que celui de la pureté. En émane voluptés et  hantises. La cuisine mobile des deux omnivores demeure donc la revenance de quoi elle fut et de qui nous étions, elle rappelle ce qu'elle devient et qui nous sommes. Reste à savoir si une telle critique farcesque en acte et peinture pourra rendre les gens bons.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

16/05/2014

Serge Cantero et la beauté des laideurs

 

 

 

Cantero 1.pngDe Lausanne Serge Cantero soigne les enflures et les enflées par le mal et accentue les bouches en cul de poule. La lippe même ornée de Rouge Chanel n’y pourra rien sinon souligner les grimaces de visages qui poussent plus au baise main qu’à l’agglomérat des lèvres. C’est dire combien de tels dessins et peintures ignorent le cosmétique  et les salamalecs. L’artiste cultive l’incontinence peu complimenteuse et ne cherche pas à se faire passer pour un paradisier bon apôtre. Avec lui les mouettes du Léman sont moins des oiseaux de paix que des lâcheuses de généreux guanos. Un tel pinson peut en pincer pour les femmes mais pas question pour lui d’en célébrer les grâces. Ses ferveurs ne vont pas jusque là. Mais les mâles ne sont pas mieux servis. Ils ressemblent dans leur graisse moins à des Cole Porter que des colporteurs de bavettes, des contrefacteurs de trémolos.

 

Cantero 2.pngGrâce à lui la faune humaine fait son cinéma non  à Hollywood mais dans un univers sale. Preuve que l’hurluberlu est peu sensible aux affres épiques et mondaines. Il n’est pas de ceux qui vont au Moevenpick manger un petit cake à l’orange ou aux raisins. A de telles mastications il préfèrera toujours les ruminations intempestives. Elles prouvent que  ce ne sont plus les magmas du cœur qui nous habitent mais du mou pour les chats. Comme eux l’artiste a du flair. Ses dessins rappellent qu’il existe un jugement sans concession mais plein d’humour sur le peu que nous sommes et sur qui nous devenons. Aux odeurs de saintetés font place des parfums plus délétères et terre à terre. Pour autant, en voyant des Castafiore devenues veuves en troisièmes noces de capitaines ad hoc, nous n’en restons que fort peu marris.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

De Serge Cantero : "Huiles" et "La paravent", Humus, Lausanne.

 

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13/05/2014

Claude Gigon & Fredie Beckmans : tout est bon dans le cochon ou l’art à l’estomac

 

Gigon.jpgClaude Gigon & Fredie Beckmans, "Mangeurs de chance" in "Art et Alimentation", Musée Jurassien des Arts, Moutier, 25 mai - 31 aout 2014. (Ils exposent aussi à l'Ancienne Couronne de Bienne en juin)

 


 

La nourriture montre à l’homme la bête qui le hante et dans laquelle il demeure tapi. Nulle question d’en faire le deuil : il convient à l’inverse d’en provoquer la renaissance. Car on n'est rien, à personne. A personne sauf à ce que nous mangeons. Nos galeries intérieures, nos plis du cœur, nos déchirures de l’âme, notre paquet de nerfs sont une réserve de suint et autres tissus mais surtout d’existence puisque manger est un des trois besoins fondamentaux donc incontournable au combat vital.


 

Si bien que le plaisir que nous prenons à la contemplation des performances ludiques culino-artistiques des deux artistes du Jura  tient en grande partie à notre capacité de fantasmer, de fabuler au sujet la nourriture. Les artistes nous tendent la perche en sucre d’orge et proposent des figurations ironiques et des jeux. Taches et formes, ingrédients et produits font entrer l'œuvre et son inconscient en symbiose avec le nôtre. Ce dernier parcourt avec délectation un chemin constitué d'associations que le spectateur troublé ignorait jusque là.  Le « Sweetblitz » de Gigon comme le « More Sausage, less Art » de celui-ci avec Beckmans restent à ce propos des psychés très particulières. Sous leur écran apparaît implicitement les gouffres les plus obscurs de ce que Rabelais nomma « Messer Gaster ».


 

Une telle recherche transforme le rapport à la nourriture comme à l’art en transfigurant notre « lieu ». Et qu’importe si tout est bon dans le cochon et qu'il n’en aille pas de même avec la charcutière et le charcutier. A chacun ses spécialités pour susciter des émois particuliers dont la culture (à tous les sens du terme) archaïque n’est pas absente. Les artistes rappellent que l’être ne pense pas seulement avec son sexe mais avec son estomac. L’approche est rare dans l’art. Il cultive généralement le sacrifice et a plus de rapport avec la mort qu’avec la vie. D’où la transgression et la belle incertitude d’une oeuvre qui oblige au plongeon au cœur de fantasmes laissés pour compte. Elle évoque une origine du monde différente de celle de Courbet mais tout aussi importante.


 

Jean-Paul Gavard-Perret