gruyeresuisse

20/12/2019

Katia Gehrung : voies et voix des silencieuses

Katia 2.jpgLe monde de Katia Gehrung saisit par ses déphasages empreints d'humour et de gravité. L'intelligence est toujours au rendez-vous dans ce qui veut paraître des "exercices d'imbécilité" (Novarina). Et ce n’est pas un hasard si Vénus sort de l’eau ou se plante au milieu de route à ses risques et périls. Néanmoins les voyeurs courent les même danger là où l'artiste forge sa propre symbolique et sa lutte. Elle est à la fois toutes les femmes et la nageuse d’une confrontation où le monde ne connaît que le féminin et ses mémoires silencieuses que la créatrice réanime.

Katia.jpgCette quête reste un combat. Les narrations et leurs actrices en impriment l’impulsion là où le propre «je» de l'artiste piste celle qui il est pour un devenir germinatif au sein de propositions qui restent des insurrections. Katia Gehrung évoque la femme sans faire de sermons. Et elle multiplie les apparitions intempestives pour faire sortir du silence celles qui ont servi de torchon ou de repos du guerrier. Le féminin avance là où le gouffre de l’être se transforme en une maison aux mythes et empreintes aussi archaïques qu’utopiques. L'artiste ose une forme d’ «incompossible», le passage à la conscience comme au désir qui lisse jusqu’au creux du ventre où se fatigue la salive d’une langue récoltée.

Katia 3.jpgIl n'existe dans de telles mises en scène ni haine ou amertume. Juste la puissance de la poésie surréaliste comme alternative aux statuts-quo. Le féminin imprime des vagues dont Katia Gehrung prolonge les ondes et l'écume loin de tout caractère impressionniste ou expressionniste. L'artiste ne crée pas "sur" les femmes, ce sont elles qui semblent inventer l'image - même si l'officiante est bien au commande. C'est pourquoi la représentation réaliste - perdant pied - avance vers ce qui se voudrait énigme mais peut modifier les leçons de l’histoire écrite jusque là par les mâles. C'est une manière de réinventer l'occident.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir le site de l'artiste.

07/12/2019

Barbara Polla l'enchanteuse en chantiers

Barbara Polla, "Moi la grue", illustrations de Julien Serve, coll. les Oubliés, Editions Plaine Page, Barjols, 2019, 10 E..Polla.png

Souvent l'amour est aveugle -  d'autant qu'il touche ici au fantasme et à un idéal particulier : celui qu'incarne le grutier. L''héroïne de Barbara Polla surestime l’objet de son désir, le surcote. Il n'est pas pourtant l'amant idéal. Sa fidélité à sa femme est notoire. Mais avant de la savoir l'héroïne a hanté bien des chantiers pour s'en apercevoir. Néanmoins  puisque le tic de tels hommes est de résister à l'amour choc, elle change de stratégie. Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse : faute du travailleur sa grue fera l'affaire.

Polla 2.pngL'auteure, très sensible dans ses thématique aux symboles phalliques,  fait de son nouveau livre la rallonge de son "Éloge de l’érection" (Editions Le Bord de l’Eau, 2016) . D'autant que la grue elle-même est traitée avec ambiguité. S'il est sans doute peu question de l'oiseau, la femme légère qu'on nomme ainsi, n'est pas loin. Pour autant Barbara Polla évite le salace : elle préfère l'allusion avec comme excuse la confusion qui ne serait pas de son fait mais de lecteurs sexuellement obsédés.

L'habile traitresse n'en est que plus à l'aise pour distiller ses turpitudes langagières. Homme enchanté des chantiers, femme des rues et de l'air proposent leur jeu d'échos. Et l'auteure en rajoute : "Je suis là pour lui, je fais ce qu’il demande / Je fais ce qu’il commande / Il ne peut pas sans moi / Et fonctionner avec lui, c’est être avec lui ". Plus loin " il m’utilise, je le sers". Certes le binôme n'est pas forcément obscène. Parfois même le lecteur remet les éléments à leur place mais la fine mouche genevoise fait tout pour le tromper. Après quelques détails techniques la voici ouvrant des abîmes " C’est à chaque fois un bonheur quand il monte sur moi / À chaque fois une surprise / Et j’aime qu’il reste longtemps / C’est souvent quatre ou cinq heures à la fois…". Bref de quoi rêver, n'est-ce pas mesdames ?...

Polla 3.pngLe songe est déjà en cours. Ce que l'un désire cause le plaisir de l'autre. Dès lors un tel livre devient plus une action plus qu’un état. Il ne s'agit pas de "viser" l'objet mais de sélectionner un processus de jouissance possible en intégrant le manque qui rappelle aux deux partenaires que le bijectif est nécessaire à tout accomplissement.  Néanmoins tout se construit, ici, dans le chantier de la langue dont l'érection se contrôle avec sérieux même lorsqu'il y a du vent dans les cables. Barbara Polla y veille. Elle met de l'huile dans les mécaniques libidinales pour que femme et moteur s'ouvrent à la joie plus qu'à la douleur.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

Des indifférences jamais notoires : Herb Ascherman

Ascherman.jpgHerb Ascherman définit son travail selon 5 lois : "Maîtrise des outils et de la technique, rapport entre le photographe et le sujet. visibilité de celui-là pour le spectateur, vision unique et fort Impact Émotionnel". Et il les respecte parfaitement là où les inconnu(e)s ont parfois un regard, un sourire indéfinissables.

Ascherman 2.jpgFaisant appel à des modèles le photographe crée avec eux des vision où, par transparence de la lumière, l'énigme s'épaissit avec un don incroyable de la composition. Ce qu'on a cru voir souvent prend une autre dimension. Dans l'atelier qui devient une chambre forte (ouverte à la lumière du jour) toute une vie disparate en ses approches se concentre. L'image de la nudité revient mais de manière décalée là où la compacité fait le jeu d'agitations que l'artiste momifie puisque toutes convulsions sont astucieusement maîtrisées.

Aschermann 3.jpgPlutôt que de se soumettre aux faux-semblants le photographe - observateur à distance - monte des scènes de plusieurs traditions (lesbianisme, naturisme, photo de mariage, bondage, scène de western, etc.). Il existe toujours une ironie discrète dans ce jeu de l'amour et du hasard (programmé). En une heure et vingt photos en noir et blanc par séance, et faisant advenir ce qui se passe, Herb Ascherman crée des narrations. Tout ce qu'elles offrent passe par une simplicité totale qui n'exclut en rien le goût de la mises en scène et un sens du rite et de l'apparat.

Jean-Paul Gavard-Perret

Voir le site du photographe.