gruyeresuisse

24/02/2017

Monologue de l’ombre : Antoinette Rychner

Rychner bon 2.jpgAntoinette Rychner nous fait glisser sur un texte accidenté. L’héroïne éponyme y acquiert une psychologie délicieusement absurde qui s’articule dans diverses directions au point de laisser le lecteur tétanisé. Avec une barbarie subtile l’auteure amasse des troubles au sein d’une vie devenue réversible. Mais ce système de rupture est magnétique. Les phrases s’insèrent dans les vides qu’ils fabriquent afin de proposer une image brouillée.

Rychner BON.jpgNéanmoins les aberrations se moulent avec sérendipité. Il s’agit avant tout d’émettre une suite concertée de pertes de repères. Ils délectent le lecteur là où - qui sait ? - son propre chaos se réanime. Les lignes chavirent comme l’héroïne. Elle s’éloigne de son existence sans pour autant entrer dans celle des autres. La tour d’ivoire se double d’une défense d’y voir. Un vide sociable s’instruit et s’épanouit au sein d’une forme d’isolement. Existe le fond d’une course qui ébruite la solitude, capte la mise en abyme d’un cas désespéré. On le sait depuis Musset, celui-là est toujours le plus beau.

Jean-Paul Gavard-Perret

Antoinette Rychner, « Arlette », Editions Les Solitaires Intempestifs, Paris.

 

Tamina Beausoleil la Nyctalope


Tamina2.jpgTamina Beausoleil crée la « radiologie » de l’inconscient à travers pégases, ours, etc. de nos propres ténèbres. Elle lève des « couleuvres » d’une sexualité particulière. Manière d’ouvrir une nouvelle fois le corps. Mais, ici, de façon métaphorique. Exit la représentation humaine. Les jeunes filles n’auront pas besoin de fard et de rouge à joue qui maquillent les vieillesses de Goya ou de Velasquez. Une chaleur fauve monte dans le mitan de la nuit. De diurnes nous devenons nocturnes. Mais elle nous rend comme elle nyctalope : les animaux qui nous hantent nous les voyons

Tamina 3.jpgLa créatrice « image » la perte de conscience dont l’animal seul peut dessiner le lieu. Celui-ci différencie le travail du deuil de celui de la mélancolie. Il permet de reconnaître ce qui a été perdu, où le sujet se creuse, se mange du dedans. Dessiner le bestiaire qui nous habite revient à tatouer notre vide, à le "grogner". L’art se doit donc à la bête et au risque de sa féminité. Elle est dictée par la concentration d’une infinité de monstres. Elle opère la coagulation de nos fantasmes, de nos fantômes même si a priori les animaux nous affectent sous le mode de l’incompréhension sidérante.

Tamina 4.jpgL’artiste nous rappelle aussi qu’avant même et après la parole, au début comme à la fin de l'être il y a la bête. Chacune nous fait à son image : un loup, un ours, une hyène. Elles sont les étrangères qui, femmes ou hommes, nous lient au peu que nous sommes. Nos animaux créent donc l'espace qui nous sépare de nous-mêmes tout en nous rapprochant de qui nous sommes. Ils rappellent la vie d'avant le jour et d'avant le langage.

Tamina 6.jpgIl convient d’entrer dans l’épaisseur où nous nous débattons avec eux non sans ambiguïté et hérésie. Mais préférons l’impureté du zoo qui nous habite à la caserne de notre prétendue pureté. Nos bêtes ne sont pas que des repères grammaticaux (même si l'artiste prend soin de leur adjoindre certains indices verbaux). Elles fabriquent une perspective que nous voulons ignorer. Chacun de nous, en se couchant, se couche en elles. Ecrasant la pensée elles permettent à l’inconscient de percer sa peau fuyante pour qu’apparaisse la forêt sauvage où nos fauves demeurent tapis.

Jean-Paul Gavard-Perret

Tamina Beausoleil, « Autour de la Source », Galerie de la Voute, Paris (à venir). Et actuellement « On ne dormira jamais » Exposition collective, même lieu.

22/02/2017

Au prix du corps - Anja Niemi

Niemi.jpg

 

Anja Niemi expose à Londres des photos de ses séries « Do Not Disturb (2011), Starlets (2013), Darlene & Me (2014) et Short Stories (2015). Le corps y est capté de manière ironique ou grave, légère et presque irréelle. Le doux murmure des images dilate le silence selon divers angles de prise de vue qui distordent la présence du corps toujours plus ou moins lascif jusque dans sa splendide indifférence.

 

Niemi 2.pngLe cintrage classique se décline et se dessine en données étrangères. Insolente l’artiste donne au corps une insolvabilité qui néanmoins permet de dénouer de certains concepts inhérents au système de représentation. Les héroïnes deviennent des insurgées presque malgré elles. Sans assise ou déboîté le corps à la fois rentre en lui et en sort de manière intempestive. Niemi 3.pngIl devient un indice créateur d’ouverture par l’audace d’une écriture photographique qui ne fait plus de la femme un simple support mais un manifeste de l’anticonformisme autant du genre que de la vision de l’amour ou ce qui en tient lieu. Certaines blessures du réel ne demandent qu’à s’asseoir près de ces héroïnes dans un besoin mélancolique de partager le chagrin du temps passé ou de trouver dans leurs masques des reliques  de la vie cachée.

Jean-Paul Gavard-Perret

 Anja Niemi, « Photographing in costume », The Little Black Gallery, jusqu’au 2 mars 2017-