gruyeresuisse

15/12/2018

Signer par Signer

 
Signer 3.jpgDavid Signer, "Roman Signer par lui-même", art&fiction, Lausanne, 2019, 17,80 CHF.

Aux fameuses « paroles gelées » de Rabelais qui éclataient à la chaleur répondent les images explosives  de Roman Signer un des artistes suisses les plus exposés dans le monde. Né en 1938 à Appenzell, il ne cesse de redéfinir la sculpture par ses "actions-sculptures". Elles font jointoyer les êtres et les objets avec des éléments premiers dans un jeu poétique et un refus de toute assignation avec merveilleux et humour.

Signer.jpgDe Saint Gall où il habite il a créé la série "Parapluies" pour cet ouvrage écrit avec David Singer - qui malgré son nom ne possède nul lien familial avec l'artiste sauf pour ceux qui voient le mal partout. Conçues comme performances et installations basées sur des processus de transformation de matières à travers l’épreuve du temps les oeuvres donnent lieu à l’enregistrement photographique et vidéographique pour une réception ultérieure. Dans ce livre l'artiste les "complète" en racontant des histoires souvent vraies; merveilleuses et humoritiques au d'entretiens qui mettent en lumière cet aspect méconnu du créateur.

Signer 2.jpgPassionnant et drôle David Signer raconte sa rencontre, lors d'un séjour en Pologne, avec sa future femme Aleksandra. Il défait dichotomies du vide et du plein par ses pas de côté et rappelle, qu'après des débuts difficiles, il connait le succès et trouve lors de ses voyages en Islande et au Japon des clés à ses interrogations. Se découvrent en ce "par lui-même" des réflexions sur sa méthode de travail, son origine et évolution, des rêves mais aussi des vaticinations pas forcément farcesques sur l'intelligence des termites, le scarabée bombardier, les bottes en caoutchouc, les boules de foudre, la musique des forêts, la nature aussi impitoyable que comique. Ce qui ravit David Signer maître de cérémonie et ethnologue spécialiste des sorcelleries des pays de l’Afrique de l’Ouest comme de celles de son homonyme.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

12/12/2018

Selina Hersperger : alacrités

Hersperger 2.jpgSelina Hersperger, "Noir et blanc en couleurs", Nidau Gallery, Nidau jusqu'au 9 décembre 2018.

Le style des dessins de Selina Hersperger est très particulier. Au sein d'une forme de naïveté, de multiples détails et en divers types de montages les  personnages vivent une vie décalée pleine d'humour et de charme. L'artiste "dévisage" avec drôlerie son univers : maisons, véhicules, animaux entourent des silhouettes influencées par le monde de la mode.

hersperger.jpgL'artiste se transforme au besoin en rêveuse. Ses images deviennent le palimpseste de sa vie en sauts et gambades dans un bain de jouvence que n'aurait pas renié le célèbre Abbé Soury. La vie est à la fois défaite mais reprisée - façon parfois haute couture dégingandée. Les dessins couvrent moins qu'ils ne dévoilent, éloignant et rapprochant celles, ceux et ce qui nous entourent. L'intimité ne se remodèle pas selon nature : elle s’enrichit par superposition de strates parfois incompatibles et enfantines.

Hesperger 3.jpgSelina Hersperger invite à une fouille archéologique douce et légère. C'est comme une stance surréaliste. Elle habille d'impudiques fioritures des situations humaines qui se moquent au besoin du trophée lumineux du phallus de cristal de l’orgueil masculin. Il est remplacé par l’épanouissement éphémère de roses du matin. Et ce jusqu’au crépuscule.

Jean-Paul Gavard-Perret

09/12/2018

Pierre Bayard : Agatha Christie maîtresse d'erreurs et faussetés

Bayard 2.jpg

Avec "La vérité sur Dix petits nègres", Pierre Bayard pousse à l'extrême les logiques esquissées dans plusieurs de ses livres - entre autres dans "Qui a tué Roger Eckroyd ?" et "L'affaire du chien des Baskerville". Plutôt qu'une analyse critique du livre d'Agatha Christie, Bayard crée ici un exploit en déroulant un roman dans le roman là. Le narrateur y développe sa contre-enquête.

 

 

 

 

Bayard.jpgEst-il fondé à le faire ? Sans aucun doute. Car il est le mieux placé puisqu'il s'agit non d'un simple quidam mais du (ou de la) meurtrier lui même. Pas celui que l'Anglaise a cru confondre mais celui qui lui a échappé, laissant le crime impuni, un innocent accusé et un assassin qui court depuis près d'un siècle. En inversant les rôles l'auteur redresse les courbures d'une fiction qui - vue sous un tel angle - est une inconséquence voire une quasi imposture.

 

Bayard 3.jpgPierre Bayard s'amuse. Mais pas seulement. Il dénonce une fiction policière où erreurs de jugements et d'interprétations pullulent. Par ailleurs l'auteur libère enfin les héros de tout livre et de préciser :"combien il m'a paru scandaleux que les personnages, alors même que chacun leur reconnaît une part d'existence, ne soient jamais appelés à donner leur sentiment sur le texte dont ils sont l'objet". Voilà qui est fait. Et bien fait. Humour en prime. L'auteur donne cours à son entière maîtrise en prouvant que tout prétendu justicier vit au dépend de ce qui le croit.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Pierre Bayard, La vérité sur "Dix petits nègres", Editions de Minuit, Paris, 2019, 176 p., 16 E..