gruyeresuisse

21/07/2014

Virginie Jacquier flibustière du Léman

 

 

Jacquier.jpgVirginie Jacquier est une iconoclaste drôle. Du moins fait-elle semblant de ne pas se prendre au sérieux. Quel meilleur prétexte pour afficher une plume rose dans le croupion d’une poule prête à cuire ou de présenter une série de champignon phalloïde ou simplement phallique ? Ailleurs l’artiste semble scruter nos intérieurs. Par les méandres proposés on y plonge le bec dans l’eau ou les pattes en l’air au sein de remake de films encore jamais tournés ! Les Blériot que nous aimerions être finissent en blaireaux du Canton de Vaud, de celui de Genève voire  de la Haute Savoie. Pire encore : nous serons désormais des Popeye en manque d’épinards. Mais comment bouder notre plaisir ? L’artiste met à mal nos assurances existentielles (La Vaudoise ou la Wintherthur dans un tel cas revient au même.  Les catholiques peuvent soupçonner les réformés et les seconds les premiers la native de Vevey n’en à cure (et pas seulement celle de son brave curé). Dieu n’existe pas pour une telle drôlesse et c’est pourquoi nous n’avons d’yeux que pour elle. Pour ses plumes et ses ailes, pour ses adjuvants iconoclastes et ironiques. Ils possèdent une pertinence qui n’a rien de surgelée.

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Débarrassés de toutes odeurs désagréables ou de sainteté nos miasmes et nos fantasmes trouvent là un passage (à tabac). Il n’y a plus qu’à attendre que l’artiste continue ses frasques, colle à la super glu des bras de poilus de la Grand Guerre à la Vénus de Mille Eaux ou qu’elle attache un fil à la patte des Grominets en mal de luttes de classes. Au-delà des normes l’artiste crée l’  « Héneaurme » de la manière la plus discrète qui soit. Pichenettes par ci, sornettes par là, Virginie Jacquier n’est jamais politiquement correcte ou carpette. Lorsqu’elle a fini elle joue à la crapette en se fendant de quelques verres d’un tel vin blanc  avant de reprendre, un peu pompette, ses détournements de frontières, ses désossements des jours et des joues. Les nôtre rougissent déjà de plaisir.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

18/07/2014

« Les poires décervelées » de Hans Arp

 

 

 

Arp 2.jpgJean-Hans Arp, « La grande fête sans fin », traduit de l’allemand par Aimée Bleikasten, Arfuyen, Paris, 230 pages, 13,50 E.

 

 

 

Les dialogues de sourds d’Arp sont des plus efficients. Ils renvoient les plaisanteries surréalistes à des pâles copies  de celui qui, co-fondateur de Dada, secoua les évangiles rationalistes ou mystiques. Il n’hésita pas à dresser des assiettes en révolte dévoreuses de ce qu’on met dessus. La déficience du réel et de la vérité est donc montée en exergue par son armée de « nochers démoniaques », ses fées, ses chiens « à chair de cheval ».

 

 

 

Arp.jpgL’imaginaire joue l’humour face aux abîmes du temps : celle de la guerre de 14 qui vient de finir comme celle à venir avec les Hitler, Staline propres à faire saliver des êtres embrigadés jusqu’à ne posséder qu’une « âme surcollective » et à se réduire à des « sursinges » qui se crurent progressistes.  Sans jamais moraliser - bien au contraire – Arp ouvrent des abîmes à la mystique comme à la logique car les deux réduisent à une criminalité contre la nature même de l’être. Certes le poète ne se fait pas d’illusion : on ne sort pas du grand néant, on y rentre. La vie est  sublimement médiocre mais pour autant le poète veut l’habiter et la secouer. Elle est digne d’être vécue pour peu qu'on la bâtisse avec une élégance implicite, sans beaucoup de bruit et de fureur et surtout avec l’humour corrosif. Ce dernier permet de ne plus prendre des vessies pour des lanternes. Dès lors et même si tout « indique le chemin du caveau »  notre passage peut ressembler à une « fête sans fin» qui se termine néanmoins tristement. Gardons comme Art ironiquement son merveilleux avec de ci de là des  kakis que se tiennent en l'air telles des balles d'un jongleur figé dans le rêve.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

24/06/2014

Boutheyna Bouslama la persiflante : « Râteaux » existentiels et sociétaux

 

Bouslama 2.jpgBoutheyna Bouslama, Elles se fiancent toutes, 32 pages, coll. Sonar, 2014 ; 100 exemplaires, CHF 15 / € 10, Art&fiction, Lausanne.

 

 

 

Boutheyna Bouslama sait que pour être forte  l’ironie doit chatouiller, et non pas mordre. En conséquence là où tant de mâles cultivent une violence agressive et facile, la genevoise propose une stratégie plus poétique, incisive, drôle et prégnante. Sa défense des femmes et des sans-droits transfuse selon divers métaphores. L’artiste y joint sa propre mythologie et une vision engagée.


Bouslama 4.jpgDans « Shoes » son obsession pour les chaussures sert de la narration d’un achat transformé en rituel à fort potentiel émotionnel. Quatre textes sérigraphiés sur papier de soie (propre à l’emballage des chaussures) ont été diffusés dans des magasins afin déplacer la perception d’une œuvre d’art et d’interroger son sens et sa valeur. Un cinquième texte est projeté en vidéo lors des happenings de l’artiste. « Papiers » pose aussi le sens de la diffusion, la valeur, la légalité de l’œuvre d’art tout en montrant la difficulté de la reconnaissance administrativement. Ces « papiers » sont de faux permis de séjour qui furent distribués et disséminés dans Genève. Quant à « L’infusion à la menthe le jus d’orange et le râteau », (l’œuvre la  plus poétique et la plus minimaliste de l’auteur) elle raconte une histoire d’amour qui comme toute « bonne » histoire du genre finit mal en général.

 

 

 

Bouslama.jpgL’art-action devient avec la jeune artiste la plus efficiente censure de la bêtise.  Sa  lucidité évite néanmoins le simple  sarcasme afin que le sourire puisse atteindre des connotations abyssales de manière habile et séduisante. Preuve que le sourire est le chef-d’œuvre du rire.  Le premier cherche à embellir le monde et laisse pensif l’autre joue sur l’enlaidissement et étiole la pensée. C’est pourquoi Boutheyna Bouslama opte pour le premier. Chez une telle artiste la verve reste aussi incisive que discrète : elle est intelligence. Si bien que les redoutes idéologiques cèdent puisque ici l’humour restant majeur il peut ébranler les fondements d’angoisses et d’égoïsmes. De plus avec la Genevoise il ajourne les rides, censure le sentimentalisme et flétrit l’arrogance. On peut facilement imaginer que sourire et caresse sont les principales enzymes de la vie de l’artiste. On espère pour elle que les deux préfacent (en dépit du « râteau » premier) l’intégrale de l’amour…

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret