gruyeresuisse

21/05/2018

Les débuts de Martin Parr ou les tremblements du sens

parr 2.jpgMartin Parr déloge le rapport orthodoxe du réel à l’image pour créer une suite carnavalesque des êtres en diverses situations. Les sujets abordés sont sérieux mais le photographe introduit le quasi délire, la parataxe, l’ironie par sa façon de saisir les circonstances où les personnages - pétrifiés ou non - semblent sortir de leur propre limite sans qu’ils le sachent.

parr.jpgDe telles prises mettent le portrait au-delà du psychologisme. Dans ces photographies tirées des premières séries de Parr - « The Non-Conformists, Bad Weather, Beauty Spots, A Fair Day, The Last Resort: Photographs of New Brighton » (première série en couleurs) - les faits deviennent presque hallucinatoires et toujours drôles. Il sait saisir les êtres sans pour autant les prendre en otage.

parr 3.jpgExiste une dramaturgie toujours drôle loin des principes ou idéaux. La réalité est là où les thèmes de la classe sociale, de la culture et des loisirs de masse ne sont jamais traités de manière surplombante. Nul jugement mais une attention ironique et bienveillante. Loin de toute idéologie l’artiste s’intéresse à la plasticité et au sens à lui accorder en étant attentif aux autres. La photographie ne les tue pas : paradoxalement elle les exhausse au moment où la vie pour eux est plus ou moins belle dans l’espérance que l’avenir dure longtemps….

Jean-Paul Gavard-Perret

“Martin Parr: Early Work 1971-1986”, Huxley-Parlour, Londres du 16 mai au 9 juin

 

19/05/2018

Mouvement, profondeur, espace : Valère Novarina

Novarina 2.jpgValère Novarina, « Une langue inconnue », (réédition) Editions Zoé, Genève.

Pour Novarina la langue « bête respiratoire à jamais imprévisible » se lie à une musique qui pense. Elle joue ici une variation maternelle sur la langue hongroise de sa mère dont une berceuse l’enchantait. Le Savoyard retrouve ainsi une racine hongroise à travers la sonorité d’une langue foraine qui se lie au français. Cette langue est celle du « fiancé fantôme » de sa mère et que son propre père lui avait refusé. Sans lui il aurait été un autre. Ou personne.

novarina.pngL’auteur ramène une nouvelle fois à la richesse sonore et non à l’abstraction de la langue. Le Hongrois pour lui « porte loin » - comme le Français. La pensée miroite dans l’une et l’autre de diverses énergies. Les mots ne sont pas les choses mais la pensée s’entend par l’incarnation qu’ils lui donnent. Et à travers cette langue incompréhensible et son expérience, Novarina fut atteint par un flux : il lui donne l’idée que la pensée est « une course de haies ». Et l’étrangeté incompréhensible tua l’idolâtrie des mots et le renvoya au patois savoyard, à sa richesse phonique, sa danse et son mouvement sourd

Novarina 3.pngAu nom de l’esprit balkanique, tout jeune Novarina, écrivit « liberté pour la Hongrie » puis des carnets dont « la mémoire : une eau où se noyer » que l’artiste « débrouillera plus tard ». Depuis il continue à travailler « à l’aveugle » sachant que l’écriture en « sait plus que nous » au nom d’une révélation, d’une métamorphose, d’une transfiguration. Novarina évoque aussi ses autres langues nourricière le latin, le français et le patois du Chablais cette « langue idiote et manuelle » qui invente et qui rit et connaît ses paysages par cœur : Samoëns, Champanges, Boëge, Brentonne, Habère-Poche et bien d’autres et aussi ses sobriquets dont l’auteur fit la collecte pour créer un tournoiement.

Jean-Paul Gavard-Perret

16/05/2018

L’œuvre de discrétion de Jean-Michel Esperet

Esperet.jpgJean-Michel Esperet, « Dissidences - aphorismes et diversions », éditions Socialinfo, Lausanne, 2018, 140 p.

Lire la prose de Jean-Michel Esperet est toujours un plaisir rare. Nous l’avions déjà « testé » avec « L’être et le Néon » où Vince Taylor renvoyait Sartre à ses études. L’auteur ne se veut en rien un Cioran. C’est pourquoi il a soin d’accoler au terme d’aphorisme celui de diversion. Pour autant sa sagesse n’est jamais secondaire. L’air de rien, ses incidences dissidentes portent loin : «Songer à se suicider, c’est faire abstraction de soi. Passer à l’acte requiert davantage de temps : il faut en plus faire abstraction de ses proches ». Preuve que les péroraisons définitives de Cioran semblent soudain faciles et hâtives, voire quelque peu courtes.

Esperet 2.jpgLe Genevois est donc d’une fréquentation « dépotante ». Plutôt que l’effet, il cherche des vérités aussi pratiques que profondes et qui sans doute chiffonneront (euphémisme) plus d’un. Leur lecture demeure néanmoins un délice. Mais pas seulement. L’étonnement est toujours au rendez-vous et à chacun d’en prendre des leçons de conduite ou d’inconduite. A la fois en tant qu’individu ou comme représentant d’une « tribu » politique, religieuse ou sociale.

Fidèle à la laïcité l’auteur n’a qu’un souhait « Que Dieu, Allah et Yahvé puissent s’entretuer » ce qui serait un idéal - sauf bien sûr à le remplacer par un Dieu vivant. Ce que la faiblesse humaine ne s’est jamais privée. L’auteur ne se fait guère d’illusion : « Chose promise, chose crue » telle est la loi du genre humain. L’auteur traite ce dernier avec la plus grande considération : à savoir la dérision. A ce titre, et sans se tromper, les gens qui l’écoutent le trouveront intelligent et d’excellente compagnie. Nous en faisons volontiers partie.

Jean-Paul Gavard-Perret