gruyeresuisse

29/12/2018

Malte Jaeger à la lumière des jeunes filles en fleurs

Jaeger.jpgMalte Jaeger filtre la lumière pâle du monde et la lourdeur des «choses» par des lueurs plus colorées et des présences juvéniles afin de donner au réel en fleurs à peine écloses une alacrité. Se retire le bâillon de la gravité. Existe un appel à l'insouciance dans notre époque de catastrophe annoncée. C'est parier pour un autre horizon et une autre amplitude pour notre monde étriqué. Ici rien n'est encore plié.

 

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Chaque prise met en exerce une dynamique de l'insouciance et l'exaltation du bonheur de vivre. La photographie prend une allure primesautière propre à l’émerveillement des printanières qui échappent à la fuite du temps dans leurs vadrouilles intempestives. Jaillissent dans ces prises et à travers leur mise en scène quelque chose de sauvage, d'instinctif, de gratuit et un appel à l'existence.

 

 

Jaeger 2.jpgIl est soudain l’heure d’entrer dans l'apesanteur et se laisser aller au charme de l'abandon que toute jeunesse mérite - même ou surtout en temps de crise. Le laisser-faire n'a rien de convulsif. C’est un souffle sur une surface travaillée à dessein pour dégager les jeunes filles des miasmes qui les entourent. Elles ont droit à des arpents de liberté. Et lorsque le regard les alpague il est aimanté par des scènes simples et enjouées sortes de contre-feux aux accablements qui nous sont assénés. Respirer avec de telles muses provoque une oxygénation bienfaitrice. Un gage d'espérance esquissée.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09:59 Publié dans Humour, Suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

27/12/2018

Michel Houellebecq : du peps aux sans dents

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A mesure que ses fictions s'égrènaient il semblait que Houellebecq allait renoncer au genre, quitter la critique politique et sociale pour s'intéresser au plus urgent : l'amour comme seule solution à notre destruction collective programmée. De l'amour il est donc question ici mais Houellebecq plutôt que d'abdiquer sa conduite forcée en remet une couche dans son "domaine de la lutte" et sur une "plateforme" qui devient celle d'un Carrefour normand.

 

Serotonine 3.jpgBref il n'a rien perdu de sa verve, de son humour. Il tire à boulets rouges - via son gilet vert sorte d'avatar annonciateur des gilets jaunes français - sur tout ce qui bouge. Les Hollandais sont opportunistes, les Anglais plus racistes "qu'un japonais", Freud le "charlatan autrichien" (De quoi ravir Onfray). On en passe et des meilleurs. Preuve que rien ne se délite dans le gris plus anthracite que perle de l'oeuvre. Pas question pour Houellebecq d'entrer un hibernation. Il s'agit moins de guetter l'éclaircie où les images jetteraient un rayon de soleil sur des paysages interlopes (la Normandie pluvieuse s'y prête mal, quoique avcec le changement climatique...) mais de saisir encore et toujours la solitude des existences. Toutefois le présent ne se contente plus de s'habiller de situations qui ne servent qu'à combler les jours trop vides où l'esprit, transi, se sent rapetisser. Ici le narrateur se rebiffe en une poussée plus ou moins adroite (euphémisme) de dégorgement.

Serotonine 2.jpgLe roman se remplit de ces choses que l'on fait parce qu'elles sont là, mais aussi de celles qui pourraient être faites à leur place. La fiction se torche avec superbe selon une esthétique de l'outrance - marque de fabrique de l'auteur. Sa farce dépasse toujours les bornes de manière naturelle. Houellebecq est le caricaturiste suprême de nos faiblesses qui sont aussi les siennes. Car l'autodérision est omni présente. Elle donne à cette faconde anti-libérale sa force de réveil bien antérieure à toute "onto-typologie" chère à Philippe Lacoue-Labarthe. L'auteur lorsqu'il exprime sa "Nausée" ne le fait pas comme Sartre du haut d'un piédestal. Jaillit un mouvement d'empreinte et frappe qui soulève la surface au lieu de creuser sa tombe même si la désillusion reste infuse. Schopenhauer, Beckett et le Kafka du "Disparu" (jadis "L'Amérique") ne sont jamais loin. Comme chez eux la littérature n'est pas une représentation, elle est une empreinte de l'intime, de sa motion, de son agitation comme de sa passivité. Ce n'est pas la traduction d'un état d'âme mais de l'âme et du corps qui se mettent en tension, pression et dépression.

Jean-Paul Gavard-Perret

Michel Houellebecq, "Sérotonine", Flammarion, Paris, 1959, 352 p., 22 €..

20/12/2018

Peter Knapp le sophiste amusé

Knapp.jpgLe portrait est un effet du langage et non de la psychologie. D'où l'intérêt de la sophistique iconique telle que Peter Knapp la crée. Sophistiquée, cette dernière est l'inverse de la rhétorique de l'image tels que les "grands" portraitistes américains de mode la pratiquent.

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Pour Knapp photographier est un acte, une action, presque une performance (même si seule l'image qui est retenue compte). Mais jusque dans ses photos de commandes, pour un tel créateur la photo n'est pas simple démonstration, désignation ou "remontrance".

 

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En ce sens le sophiste helvétique montre le langage . Face à lui le rhétotiqueur est un roi nu. C'est pourquoi Peter Knapp ne cesse même dans ses publicités d'indiquer "comment c'est fabriqué" au sein de ses angles narratifs. L'intéresse avant tout ce que Lacan nomme "varité" : vérité variée et parfois avariée afin que le dupée ne soit pas esclave de ce qui est montré.

Jean-Paul Gavard-Perret