gruyeresuisse

23/07/2020

Fixe !

Tristan.jpgJe salue du chef ma caboche  pleine de peurs et bannie d'entre toutes les flammes. Je ne suis que sa valetaille. J'huluberlue ma chair pleine de graisse ou de cire froide. Nul acier là-dedans. Et je mange encore davantage pour m'achever sans pour autant caresser une joie débordante. Serait-ce - et sans erreur possible - la vraie liberté ? Ou la juste tromperie qui ne m'effraie pas, même si la foi - bonne comprise - n'est plus de la partie ? La justice qu'on m'aura accordée repose sur une erreur notoire. Nul doute que sans cela je n'aurais pu être supportable - même si  je le suis déjà si peu. J'ai toujours été incapable de supporter ce que j'éprouve, d’approuver mes dires, de diriger mes actions, d’identifier mes opinions. J’ai vécu pour me venger d’être. Même mon langage se recomposa dans le vide en des mots que j’ai entendus quelque part. Vivant immobile dans la peur j'ai tenté de donner le change jusqu'à la défaite finale des os et de ce qu'il y a dessus.

Mes idées auront sans doute été étrangères à ce que je pense : elles sont moins dans ma tête que dehors. Entre gel et canicule elles m'auront enculé : ce sont à la fois des membres et des orifices qui semblent m'obéir. Mais l'ensemble sonne creux dans mon piano à couacs, au milieu de son armoire de bois avant de le clouer. Cessez de croire que je suis un homme ou le tiers de l'ombre qui m'accompagne. Je suis une illusion d'optique dans l’espace qui se déplace quand je marche. Je ne suis dans aucun de mes mots, j'aide juste à leur mécanique. A force j'ai dû apprendre mes textes par coeur (du moins ce qui en reste.)

Voilà l'animal fardé en homme muni d’un corps aux oreilles où poussent des poils. Poursuivez l’inspection : vous verrez qu'il y en a tant ailleurs. Animal je vous dis. Ours par exemple. Ayant eu la possibilité d'avoir vieilli. Et cela tient de la commisération dont il faudrait bien remercier Dieu ou quelque chose du genre. C'est comme si j'avais bénéficié d'une zone de non-lieu, ou du mariage de la carpe et du chien. Ce qui me laisse néanmoins descendant de ma mère et de la rivière où je l'ai noyée. Elle y porte sans doute des écailles en nageant par erreur pour remonter le cours et retrouver les soixante-quatorze générations de descendants mâles obtenus bien sûr par les femmes.

D'aucuns disent que c'est mon père que j'aurais dû tuer pour abréger ses peines. Mais il n'en disait rien. Priait à la fin et n'a jamais jeté d'anathèmes. Se consoler en disant que le monde pour lequel on se passionne et tu n'auras pas existé.L'idéal aurait été de tourner le dos non à la vie des autres mais à la mienne. Néanmoins nous finirons par la mort que chacun à notre manière nous avons inventé. La vie n'aura eté qu'un fruit dont seule la coque importa. Et je sors de ce repas les pieds devant et dans l’estomac en espérant que le monde n'aura pas trop souffert de m'avoir supporté. Même si parler ainsi ne manque pas d'un orgueil déplacé.

Bientot ma langue collera à mon palais et mes dix doigts seront noués avant d'être grillés. Mes pas ne me suivront plus. Mais de toute façon m'ont-ils jamais obéï ? Mon cul est bien calé et silencieux. Pas de tintabaron, d'étrons ou vaseuses foirades. De ma tête le silence va résonner. Elle n'aura que peu joué son rôle de garde-fou mais elle fit ce qu'elle put de ses deux lobes joufflus comme des fesses. Ma chansonnette vivante bientôt finira de jouer. Elle soufflera désormais à mes côtés. Comme je lui ai appris. Non seulement mes mots ne seront pas de la pensée mais cette vérolée sera désormais privée de vocables. Quand à mon tuyau jadis bandeur il est bien flasque et reposé. Tout est aprésence à présent ou sous peu. Me voici enfin  Grand Imbécile qui ne pense plus à rien. Je vais enfin me reconnaître.

Jean-Paul Gavard-Perret

Hommage à un dessin inédit de Tristan Félix

12/07/2020

La fantaisie insolente de Marcos Carrasquer

carrasquer 2.jpgDécouvrir l'univers de Marcos Carrasquer c'est entrer dans un monde aussi postmoderne par les thèmes que classique dans la maîtrise du graphisme. S'y retrouve - en une certaine pratique à la fois du confinement et de Durer à Daumier, toute une tradition revue, corrigée et surtout enjouée dans ce qui tient parfois d'une sorte de journal intime fantasmé et politisé. Il jouxte un certain chaos, ne l’ordonne pas mais l’atomise: ça sent l’huile rance, l'alcool, le sexe. 

Carrasquer 4.jpgOn mate ce qu’on peut dans le brouhahas des lignes mais il ne faut surtout pas aller trop vite. Il convient de savoir laisser le regard savourer TOUS les moindres détails. Cela suinte d’un gai savoir hétérosexuel parfois surjoué. Il n’y a du trop plein et du léger volontairement emphatiques. Les femmes sont appétissantes et elles auront "chose faite" de quoi s'occuper question ménage... Mais on se doute qu'elles ne sont pas venues pour un tel ouvrage.

carrasquer 3.jpgTout dans ces "vignettes"  brille de perfection par imperfections notoires. Ou si l'on préfère l'impeccabilité passe par le capharnaüm. Rien de glauque pour autant. Il y a - en cherchant bien - quelques groseilles à maquereaux. Mais les héros ne sont en rien d'un tel lignage. Ils ne roulent sans doute pas dans des berlines allemandes. carrasquer.jpgIls tournent au besoin des joints qui ne sont pas de culasse. Après trois ou quatre coïts le sommeil prend de tels don juan venus parfois du fond des âges ou de la science-fiction. Pendant les plages de veille, ils s’empiffrent devant la télé en attendant des seins lourds comme un dictionnaire en deux volumes. Bref il ont de la lecture et l'on comprend que la vaisselle va ne cesser de s'entasser dans l'évier.

Jean-Paul Gavard-Perret

Marcos Carrasquer, "Et si c'est pas maintenant, quand ?", Centre d'Art Contemporain André Malraux, Colmar, du 15 juillet au 25 octobre 2020. Et en permanence Galerie Polaris, Paris.

08/07/2020

Lars Tunbjörk : l'ennui

Lars.jpgDans le monde occidental (mais pas seulement) le bureau est synonyme de gris, de décor impersonnel fait de petites pièces, de couloirs, de chaises, de bureaux et d'une horloge qui égraine trop lentement heures et minutes jusqu'au moment de la libération.

Lars 2.jpgLars Tunbjörk capte cet espace vidé de toute présence humaine et crée un humour au second degré à travers les mobiliers d'une banalité crasse qui souligne une atmosphère d'ennui, de solitude, d'isolation et de résignation. Rien n'a lieu que ce lieu.

Depuis le début de son oeuvre Mack accompagne les projets de Lars Tunbjörk. Et ce dernier fait suite à ceux de Ron Jude ("Lick Creek Line") et de Paul Graham ("The Present"). Cette série de "portraits" pris à Los Angeles a mis du temps à se réaliser. Il voit enfin le jour sous les yeux perçants du maître du design suédois Greger Nilson.

Jean-Paul Gavard-Perret

Lars Tunbjörk, "L. A. offices", Mack, Londres, 2020.