gruyeresuisse

30/11/2021

Marcel Miracle l'anti-glycémique

Miracle 2.jpgMarcel Miracle demeure l'observateur acidulé et ironique des prétendus bouleversements qui parcourent l'existence. Il reste le seul maître des irrévérences subtiles. D'où la plus grande révérence à  accorder à ses mises en pièce. Ses "zoar" dans leurs apparentes petitesses deviennent des réserves stratégiques sans sirop  d'érable si bien que tout fluctue.
 
Miracle.jpgSe poursuivent dans cette exposition ses fables plastiques et ce, après bien des rencontres d'un troisième type et d'écrivains qui aux récits familiaux gnangnans préfère les parcours initiatiques en Suisse, France et Afrique.  Des grands principes théoriques (même de Bruno Latour)  qui prétendent expliquer, sauver, protéger voir racheter l'humanité,  il souligne l'idiotie par des grands petits dessins asymptomatiques.
 
Miracle 3.jpgMarcel Miracle ne prétend pas pour autant qu'il n'y a plus d'horizon.  Et sa Dauphine (mais pas seulement) vient à bout de la raison, de ses tabous et des routes en déroute.  Qu'importe si enfant il faisait pleurer sa mère tant il était galopin. Pour lui le monde s’apparente à un parc d’attractions sans manèges, mais rempli de bibelots avec chien en porcelaine, coucou suisse, cactus dans des petits pots en faïence bleue. Et plutôt que de s’ennuyer en feuilletant du Saint François de Salle, Miracle a suivi d'autres lectures et des lieux plus philosophaux. C'est ce qui donne à ses dessins l'aspect de diverses opérations (entendons ouvertures) là où le regardeur n'est pas endormi avec du chloroforme. Bien au contraire : chaque oeuvre et dans son genre une petite émeute aussi postmodernes que primitives.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 

Marcel Miracle, "Exposition ZOAR", Galerie Magnin, Paris, du 9 déc 2021 au 1er Mars 2022.

26/11/2021

Controverse

Surf 2.jpgTout en s’asseyant à son bureau afin de signer la feuille de sortie du Killer, la doctoresse lui avoua : "je voudrais faire une exposition de vos farces visuelles" à la chapelle de l’Hôtel-Dieu. Les artistes hospitalisés chez nous sentiront tout l’intérêt qu’il y a à introduire dans leur peinture et comme vous le faites dans la vôtre  le plein de chair vive".  Killer en fut abasourdi : "Je vous croyais Sorcière  Censurante considérant mes travaux tragipornographiques". Et elle de rétorquer : "vous vous trompez et je vous crois passible de créer une nouvelle école de peinture. Je vois tous vos portraits comme l’espoir de réussir à modeler un nouvel homuncule". Le Killer flatté se dit qu'il doit en profiter : "si vous acceptez de devenir ma première disciple, vous seriez à coup sûr, du moins au début, la première de la classe". Mais elle de rétorquer : "Ma seule prétention est de devenir écrivaine avant que les centres psychiques des romanciers soient trop bien équilibrés et qu'en conséquence le roman cesse d'exister". Et Killer  de lui  répondre que pour sa part son délire était une espèce de roman intériorisé transformé en images. "Oui , commenta l'attentive, mais de la même manière que l’évacuation du pus guérit l’abcès". Preuve que le flux mental continu des images, l'enchevêtrement inextricable de leurs émotions  purgent à coup sûr le Killer et ses voyeurs. Il est d'ailleurs un des seuls à reconnaître que ses images sont reprises dans de plus anciennes pour les combiner entre elles et composer un nouveau roman.  Surf.jpgQuand la doctoresse lui annonce il s'écrie  "Vous venez de définir la Surfiguration Docteur !". "Le plagiat, voulez-vous dire." "En aucun cas, il ne s'agit pas de préhension  mais de l'exigence de tout ce qui se tient". "Les artistes ne seront pas très contents de vous entendre dire cela. Et ils vous accuseront, à leur tour, d’être le plus diabolique des plagiaires." "Ils auraient bien tort, car je fais revivre des images inertes dont je propose la plus singulière des révisions - ce que fit Joyce avec Homère, Dante avec Virgile, Virgile avec Homère. L'art est mis en relation et triangulation de Sam à Thiers comme disait Beckett". "Sur ce plan cher Malade résiliant vous avez raison : je le rappelais pendant mes cours de psychanalyse : nous sommes à l’époque de la relativité d'Einstein".  "Vous parlez comme une pédante" rétorqua le Killer. "Et vous comme un curé" s’irrita la Docteure, "défroqué certes mais curé tout de même". Une dernière fois il tenta un "Laissez tomber vos velléités et inscrivez-vous dans ma Nouvelle École. Vous serez Assistant Émérite. Je vous en prie, n’allez pas plus loin". "J’ai le sentiment d’avoir déjà entendu quelque chose de semblable, il y a très longtemps… On m’a offert d’être Soldate de Jésus, Mimilitante,  Psychanalyste Générale en cheffe et Femme Céleste. Comme vous pouvez le constater, jusqu’à aujourd’hui j’ai toujours résisté à de telles tentations ce qui n'est pas votre cas." Le Killer en reste coi mais la Célestitine d'ajouter, riante : " si vous vous étiez laissé séduire par un vrai Diable, vous seriez parmi les Alcades demi-chiens des Beaux Arts. Au lieu de cela, vous moisissez ici". "Docteure, Je vous le demande : déclarez-moi guéri. Sain et archi sain. Laissez-moi sortir." "Mais c'est bien pour cela que je vous ai fait venir". Toutefois la doctoresse de le prévenir : "Les rechutes sont une constante des psychoses  hic aux niques". "Cause toujours sacrée psy" pense-t-il in petto, mais d'ajouter haut et fort :  "si je rechute je serai Virgile et vous Béatrice". "Décidément, il n’y a aucun remède possible pour vous", dit la Doctoresse fort marrie-philippe, "je crains que votre rechute ne tarde pas".  Mais lui de briser là : "Vous ne pensez pas que c’est présomptueux de votre part ? Un peu plus et vous vous prendriez pour moi !".
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
(Killer suite et fin). Dessins de Jacques Cauda.

25/11/2021

Texte-hure et sur-figure

Cauda W.jpg"Il est impossible de décrire l’enfer que j’ai traversé au cours de ces dernières longues nuits de cauchemar d’où je commence à peine à sortir. L’abîme dans lequel me précipita la révélation de ma psy, me rappela les moments où j’avais découvert combien elle était une femme démoniaque. Je ne pus m’évader pour chercher de l’aide. Elle m'a tendu un véritable filet :  contrôle permanent de tous mes actes, confiscation de mon appareil radio, interdiction de me servir du téléphone de l’étage ou de parler avec le personnel de l’Hôtel-Dieu. Tout ce petit monde étant à ses pieds et  d’accord pour me faire le plus grand mal possible." "Très mauvais !" me disait ma doctoresse finissant de regarder les barbouillages que je lui donnais chaque  matin. "Je n’aime pas du tout comment vous dessinez la fin de votre sexe". "Docteur, je vous prie de me pardonner mais, une fois de plus, je dois insister sur le fait que mes dessins ne sont pas réalistes mais des  surfigurations. Et  tout comme la légende faustienne, le sexe n’a pas de fin. Tout au plus, son coït peut être interrompu  -  pour recommencer sous de nouveaux aspects, avec de nouveaux jeux que si j'en crois votre garde rapprochée vous avez le secret."  "Je ne comprends pas ce que vous voulez dire" me dit-elle. "C’est très simple, Docteur. Un dessin ordinaire a une fin et un début précis. Il est limité dans le temps et dans l’espace. Un surfiguration  s’inscrit dans le réseau infini d’autres images. C’est pour cela que, moi non plus, je ne comprends pas ce que vous voulez me dire. Je ne sais de quelle peinture ni de quelle fin vous me parlez". Cauda W2.jpg"Dans ce cas, je vous demande mille pardons, Monsieur l’artiste Surfiguratif répondit-elle avec une componction outrageusement ironique. Mais je dois vous dire que  votre délire ne me plaît pas du tout. Et puis, c’est à moi et non à vous de décider s'il est terminé ou non". Brisant là,  chacun continua pourtant à estimer que c'était bien l'autre qui avait les fils croisés dans la tête. Mais nul ne put dire qui de l'une ou de l'autre s'estimait  injecté d’une drogue qui  maintient dans un état quasi comateux.  "Comme ça, vous n’aurez pas la tentation de vous échapper de vos images" dit l'une, " Comme ça, vous n’aurez pas la tentation de vous échapper de votre asile" dit l'autre." Reste néanmoins probable que s'ils ne veulent l'Enfer pour l'éternité, il vaut mieux qu'ils abandonnent leurs occupations coutumières. Mais à cet instant propice la Doctoresse fait jouer du Wagner pour la brosse de celui qui au milieu de ses tourments se redresse brusquement dans son lit pour peindre tandis que redoutant les Corot pied la soignante aux petits oignons est effrayée par l’impression que le plancher tout autour s’en va on ne sait où et que Killer lui-même va être précipité la tête la première au fond des enfers. Il faut savoir pour ceux qui ne connaissent pas ses oeuvres que Killer met sa jarretelle à la cuisse du ciel et ne fait de place que pour la saine barbarie des amours  illicites. L'éros chez lui se fiche des acteurs : aveugle qui pousse une fillette sur une balançoire, amante qui pourrait être  sa grand-mère. Les corps y vont de toute leurs pulsions et ne s'en privent pas. Il faut que le corps exulte. Et il n'y a pas qu'aux filles des rues à faire le trottoir.  Les chastes se font ardentes  mais Fanny lorsque les stalactites tiquent, histoire de ramener ceux qui ne seront que poussières à des semences à mère. Chaque toile est la géomètre de certaines asymptotes et qu'importe si les lèvres se chiffonnent car c'est- ainsi que l'amour se pratique ou se rêve : jupe relevée, c'est directement la salle pétrière. La flûte enchantée n'y connaît pas la clémence. Elle fait flèche des Vénus aux mille hauts qu'il s'agit de défaire. Chacun peut ainsi répondre à la question que Daniel Rops a oublié de poser : "Petite mort où est ta victoire ?". Néanmoins selon la doctoresse, les purgations restent - pour l'homme et le  pantalon - l'essentiel - surtout lorsque le second tombe sur les talons du premier. L'étalon doit méditer même si les patientes s'impatientent jusqu'à des âges très avancés. Néanmoins les croupes bergères en guipures foliolées trouveront la vie en rose. C'est du Piaf et du De Kooning. Des trapèzes et du looping.  Néanmoins la doctoresse au grand coeur, au  blanc de cuisse et le rose thon des joues ne reste pas en restes. Elle rend la vie plus vive et Killer jaloux. Il suffit de défaire certains de ses lacets pour entrer en texte-hure.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
(Killer suite) Oeuvres de Jacques Cauda