gruyeresuisse

16/09/2016

Cathy Cat-Rastler : Ce à quoi les femmes aspirent…

 

Cat Rastler.jpgCathy Cat-Rastler (plasticienne et psychanalyste) a fait une fixette sur son aspirateur. Cette passion (peu coupable) lui a fait remarquer que les femmes de son entourage n’avaient jamais le même aspirateur... Quoique fabriqués en série tout se passe comme si chaque femme se débrouillait pour posséder un objet unique à l’image même de leur mari. Elles partagent d’ailleurs avec les deux une relation aussi intime ou l’amour jouxte la haine.

Cat Rastler2.jpgPour les scénariser Cathy Cat-Rastler a créé une série d’images et une bande-son où les inspirées avouent ce que leur partenaire provoque chez elles. Pour certaines l’aspirateur est l’impérial, pour d’autres ce n’est qu’un fantassin dont l’emploi est délégué à un autre Rex imperator : le mari. On ne sait s’il s’en trouve fort marri. CatRastler 3.jpgL’objet est donc sinon une machine célibataire du moins un objet de jouissance plus ou moins délétère, fusionnel ou guerrier : « Pas question d’être brutalisée par lui, alors je le brutalise, je lui rends la pareille » dit l’une d’elle. Il se peut que jaillisse ici ce que Maël Guesdon nomme « l’identification sexuelle inconsciente ». A chaque utilisatrice et utilisateur de se poser la question.

Jean-Paul Gavard-Perret

05/08/2016

Gouffres, « squelettres » et résurgences : Chloé Poizat

 

Poizat 3.pngChloé Poizat par ses dessins ne cesse de jouer de la disparition et de la transformation des êtres, des paysages et des choses. Au besoin elle en appelle aux imaginations sinon mortes du moins disparues pour activer la sienne (même si elle n’en a pas besoin). Tout devient une histoire de seuils, de voyages ovniesques, de passages, et de transfigurations. La narration, les assemblages et montages ouvrent des abîmes ou érigent d’étranges édifices.

Poizat 4.jpgIllustratrice de presse depuis une vingtaine d’années, (Le Monde, Libération, The New-York Times, La Stampa) la créatrice répond aux horreurs du monde par ses cauchemars intimes : monstres grimaçants, hybrides, cités interdites fascinent. Non seulement par leur thématique mais par la dimension graphique des œuvres. Elles font des contemplateurs des rêveurs éveillés saisis d’une délicieuse horreur par la facture du dessin et le collage/décalage de gravures et photos d’un autre temps.

Poizat2.pngTrès vite la raison se retrouve en déroute. Il n’est même plus question de se demander « que reste-t-il de nos amours ? ». La cause est entendue (perdue ou gagnée : inutile de poser le problème). Nous sommes renvoyés à une autre dimension : « enfer ou ciel qu’importe » aurait dit Baudelaire. Il se serait enivré de telles propositions où  jusqu’à l’humour s'obvie. Partageons avec le poète des Fleurs du Mal et à l’épreuve du temps le breuvage de la sorcière et suçons à ses côtés des os en marge des corps. Ce qui semble en dehors de lui  reste sans doute une des instances choisies par la créatrice afin d’halluciner le corps pour qu’il devienne « squelettre » (Boris Wolowiec).

Jean-Paul Gavard-Perret


Chloé Poizat, « Ne pas oublier », Editions Lendroit, « Cathedral Cavern », Editions Nièves.

 

20/07/2016

Naomi del Vecchio : les mains dans la pâte des mots


STEPHANE.jpgNaomi del Vecchio, « Des pieds et des mains et comment s’en servir » , 96 pages, coll. Pacific, art&fiction Lausanne, CHF 27 / € 20

 

 

 

 

Del vecchio 3.pngNaomi Del Vecchio s’inscrit dans l’esprit des œuvres de la sémiologue intempestive Fabienne Radi. Les recherches de la Genevoise se fondent sur de savoureuses tentatives de classement poussées parfois jusqu’à l’absurde, la confusion des genres, la percussion du logos avec le réel. Elle développe le lien entre mots, dessins et objets et se penche sur les questions de la nomenclature, de la définition en restant fidèle aux normes mais ouverte aux intrus : à travers eux le quotidien et la logique basculent vers le « monstre ». Son livre en est l’exemple. Il est le fruit de l'exploration des unités de mesure utilisées avant le système métrique : le pied, la main, le pouce, la coudée, etc. Evaluer l'espace avec le corps renvoie à des expressions liées à lui en jouant du sens propre ou figuré. Et ce, en tirant sur l’élastique des associations d'idées dans un ping-pong verbal au moment même où le dessin offre un espace tiers : les mots trouvent un autre développement surréaliste.

 

Del Vecchio.pngAvoir pied, faire le premier ou un faux pas, savoir sur le bout des doigts, sauter à pieds joints, etc., toutes ces expressions permettent un vagabondage roboratif qui manquait jusque là à la langue française. Partant de l’idée que « Le monde est tout ce qui a lieu » (Wittgenstein) l’artiste ajoute que l’état des choses est un listing dont la possibilité de structure n’épuise le réel qu’en s’affolant. D’où l’importance de l’art. Il reste la riposte a-logique aux limites de la logique. En s’opposant à un simple “voir-comme” et à une vision simple de la réalité, l’art introduit la notion d’immixtion et d’outrepassement ». Bref, il ouvre un accès privilégié aux relations internes non seulement entre les objets mais les mots : ils sont censés représenter les premiers mais ici ils font mieux : il les « re-présentent ».

Jean-Paul Gavard-Perret