gruyeresuisse

19/06/2021

Serial qui leurre

Godeleine Auger impression.jpgDans la boîte de nuit six personnages en quête d'hauteur tentent de noyer leur tristesse dans l'alcool. Mais elle y flotte. Sous les spotlights ils sont aussi rubicond que la lune. Au milieu d'eux s'approche une femme. Follement amoureuse et sans autres procédures elle raconte à ses compagnons d'infortune ses doutes et ses incertitudes sur les mensonges et les lâchetés de son sale ami. "Elle est surdouée pour raconter" soupire l'un d'eux, subjugué autant par la vodka que par l'histoire aussi cruelle et fatale que banale et familière. Celle de tous les romans d’amour et de gare dont les gars sont des garces. Le tout dans des bains de maux qui se prétendent capables de ramollir la peau de l’inconscient. Mais ils ne sont qu'un écran plus qu'affaire de symbiose. Auger.jpgRien n'a lieu que le lieu où l'héroïne comme cette nocturne noctambule circule en fantôme autour d'un homme. Il reste pour ses entendeurs un inconnu.  Comme leurs cigarettes, son histoire n'est que volutes de fumée. S'y envolent son empreinte. Si bien que le bar lui-même devient le lieu opposé à l’espace dans un transfusion avortée entre les haleines de poivrots et bouffées de jalousie. La femme a beau réanimer sa flamme : elle s'éteint sous la cendre des Marlboro. Ces dires se veulent écrin à hantise, souffles qui attisent la mémoire « morte » pour qu’elle redevienne vive. Mais rien ni personne pour lui donner la moindre clé. Preuve que toute histoire voudrait réanimer la vie mais n’est jamais qu'un deuil, un temps arrêté, une posture figée. Chacun ici l'écoute agrippé au zinc et fesses débordantes sur une selle de simili cuir. On dirait les joues du roi Louis-Philippe sur son jabot de dentelles. Les dessous chics de la demoiselle n'en manquent pas sans doute. Mais en l'absence du coupable elle demeure la seule suspecte.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
 
Photos de Godeleine Auger
 

10:31 Publié dans Humour | Lien permanent | Commentaires (0)

15/06/2021

Rue sous l'eau

« on imagine une femme, on découvre un vaccin » (Louise Bourgeois)
 
Foissey.jpgCorbeaux noirs dans le ciel de Van Gogh. Murs jadis étincelants de Giotto. Fonds de Van Eyck. Et de petits Brouwer. Tendre route. Verre trouble. Violettes incertaines et démarche effacée. Impondérable sommeil. Noirs lambeaux qui flottent. Baudelaire n’est pas loin. Son haleine de morphine et les draps linceuls d’un hôtel belge nébuleux d’hiers et parfois de demains. Sa force perdue entre deux portes : Qu’en ferait-il aujourd’hui ? Douleur n'est que berceuse. Le corps a capoté. Le corps, enfin  le truc.  Alors vous pensez. Imaginez le reste sans que raison s'en mêle. Mais abréger le pipeau, juste répéter les formules, ressasser les sornettes afin que les autres puissent dire encore : "il a de la bouteille". Mais ne pourront jamais dire combien. Le monde est plus une ivresse qu’une représentation. Cependant il n'y a pas de cuite exceptionnelle. Il n'y a pas de cuite du siècle. On finit toujours par boire avec dégoût, par superstition, être ignoré et fui comme la peste. L'alcool ne relie pas, pas plus qu'il ne conserve. Mais cesser de boire ne soulagerait pas la colère. C’est donc un mal nécessaire.Foissey 2.jpg Une fois débarrassée de moi, mon amoureuse reprendra une vie entière. Personne ne connaîtra, comme moi son mérite. Mais je ne changerai pas. Parfois quelques pas en forêt. Rochers, ruisseaux, fougères. L’hallali du lilas a déjà résonné. Font chorus quelques cris sans thème. Seul ancrées dans la nuit deux angéliques mélangent leur protubérance. Mais cela semble une aberrance pense l’abbé rance qui vient prier en grandes pompes vernies ses saintes tremblantes avec la cendre de fleurs dans ses yeux pervenche. Sentir venir à petits pas le terme. Avant de s'endormir boire le bleu du ciel mais à ce point il n'en reste plus rien. Justes quelques éléphants le traversent. Nul ne pourra dire combien. Douleur n'est que berceuse. Il n’y a plus de plainte.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

Photos de Marine Foissey

15:02 Publié dans Humour, Lettres | Lien permanent | Commentaires (0)

13/06/2021

Lit et ratures

suisse.jpgEcrire m'assomme tellement que mes alignements d'une vacuité crasse ont pour  seul mérite de m'endormir  jusqu’au lendemain matin. Raccourci ou allongé le pensum garde le même effet : il ne me rapproche pas du signifiant mais du sommeil.
Chaque nouveau texte est plus inachevé que le précédent. C'est sans doute ce qui permet à mon blabla de se  poursuivre. Mais seule la suppression de mes récits dans la corbeille à papier est vraiment signifiante. Je peux alors remarquer mes qualités d’observation en son creux. En ce sens, de distinction je ne manque pas. Ce qui déplaira à ceux que Derrida - bûcheron de plaisanteries de derrière les fagots - séduit. Les miennes relèvent, contrairement à lui, moins de la glose biblique que du glouglou ou du gargouillis. Reste à m'endormir le soir tel que je le fais. A savoir comme un roi. Ou une brute qui écrit par une inadvertance notoire et dans l’esprit transitoire. Cela permet de vivre une éternité provisoire. Sous le signe du sommeil, ce qui me reste de raison engendre des monstres. Qu'on se rassure : à peine écrits ils finiront aux aussi au panier.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
Peinture de Claudia Brutus.