gruyeresuisse

12/08/2021

Al Varlez, Collages / Mont(r)ages : tout ce qui reste

Varlez 2.jpg

 

De plus en plus Al (Robert) Varlez (créateur dans les années 70 d'un des derniers bastions de ce qui se nommait encore l'avant garde : la revue 25)  s’oriente de plus en plus vers une scénographie où se mêlent autant le frisson que l'humour. Existe en un transfert poétique tout ce que l'avenir de la planète lui inspire d'inquiétude

 

Varlez 4.jpgL'émotion passe par un tel filtre pour paraître encore plus incisive. La retenue esthétique et celle du jeu deviennent de rigueur. D’où l’apparition d’un lyrisme étrange, qu'on pourrait nommer  wagnérien. Mais ici  la pompe des images est toujours cassée car les circonstances de s'y prêtent plus. Le fantasme sexuel y est associé parfois selon une artificialité ludique liée à la représentation du corps. Son  démontage ou dépeçage accentue la puissance critique d'un tel travail.

Varlez 3.jpgLes éléments rapportés sont donc moins là pour dissocier le fantasme érotique du réel que pour permettre une oscillation entre réel et imaginaire. L'esthétique du collage décalant tout point d'appui, les montages permettent d'entrevoir l'essentiel sans que Varlez se transforme en père la morale. Néanmoins ce qui paraît roc se creuse, se volatilise pour laisser place à un fleuve intempestif dont le créateur voudrait ralentir le courant.

Jean-Paul Gavard-Perret

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02/08/2021

Le bestiaire de Fifo Stricker

Stricker.jpgFifo Stricker, "Dessins-gravures 1975-1987", "Aquarelles 1991-1993", Editions Patrick Cramer, Genève.

Lapin de garenne en élégante tenue de chasse, crapaud avec redingote,  lynx au collier à clous, oiseaux  avec hélices rutilantes ou remontoirs sur le dos ne sont pas les seuls à brouiller les cartes. Les objets vont de pair avec les animaux. Ampoules, charnières, fiches électriques s'accordent avec les extrémités des queues, des ailes des cornes pour donner un point de capiton à une faune fantastique où l'animalité rejoint la mécanique.
 
Stricker 2.jpgLe processus créatif du bâlois est impressionnant. Et Patrick Cramer n'a cessé d'accompagner son ami - escrimeur comme lui - de longue date. Ses  animaux évoquent l’humain et la robotique dont il dépend de plus en plus au moment où il détruit de plus en plus la planète. De tels animaux malades de la peste numérique illustre avec humour cette néfaste tyrannie.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

17/07/2021

Cochon ne s'en dédit

Cochon.jpgQue devient le mot “ écrire ” quand l'homme  découvre le porc en lui ? Les mots peuvent-ils l’apprivoiser ?  En quel sens le mot “ écrire ” peut-il  mettre son  goret à nu ?  La nudité du mot égale-t-elle celle de l'exhibition  du porc ? Nul ne peut le dire mais- marin ou non - chacun est habité d'un porc. Cela devient épique 
 
C'est pourquoi la couleur du cochon elle-même nous affecte. Nous chérissons son rose thon. Il montre par ailleurs à l’homme la bête qui le hante et dans laquelle il demeure tapi. Nulle question d’en faire le deuil : il convient à l’inverse d’en provoquer la renaissance. Car nous n'appartenons à personne. A personne sauf au cochon. Nos galeries intérieures, nos plis du cœur, nos déchirures de l’âme, notre paquet de nerfs sont sa réserve de suint et de soie.
 
Le cochon opère la coagulation de nos fantômes plus que le permettent nos fantasmes. Hors son groin point de salut. Il faut donc entrer dans son épaisseur où nous nous débattons non sans ambiguïté et hérésie. Et ce pour une raison majeure : l’âme n’est soluble que dans le lard et ses  millions de lombrics. Chaque être qui refuse de le reconnaître reste seul et prépare sa faim. Préférons donc l’impureté de l'auge à la caserne de notre prétendue pureté.  Passons de l'abîme de l’idéal au paroxysme de la cochonnaille.
 
Cochon 2.jpgAvant même et après la parole, au début comme à la fin de l'Histoire le porc est là. Dans le moindre Pierrot d’amour se cache un goret.  C'est pourquoi la truie altruiste n’espère  rien des hommes. Elle préfère son compagnon d’auge. Que sert de le cacher ? Le cochon n'est pas notre aporie mais notre germination.  Il ne peut donc entrer dans une seule phrase tant se fomente en lui notre syntaxe primitive que nous voulons ignorer. Elle agite autant le vide de l'être que le plein du porc. Celui-ci rappelle au premier que l'infini n'est rien et que nul Dieu n'en sortira jamais.
 
Le porc permet de nous arracher à l'erreur mystique. Vulve vue, Marie la vierge vénérée elle-même devient objet de concupiscence.   Se déploie une autre sainteté. Elle est hantée de viande puisque dès que le cochon pointe son groin sa compagne doit subir sa fièvre porcine.
 
“ Regarde le cochon en toi” dit-elle à l'homme. Et d'ajouter :" Tu n’as pas besoin d’autre pitié que celle qui te pousse à me monter à cru en oubliant, et le bien et le mal. Plus qu'un autre langage ton grognement parle celui de l’amour. Il joue à l'extrême, sur la pointe qui se mesure à l’iode blanche de ton sperme.  Je le sais et je n’espère rien de toi sinon ton animal. En lui tu es un et innombrable. Que ton propre ventre accouche de sa chimère. Avant qu'on te coupe le groin lance toi dans mes flammes."
  
 Plus qu'une autre elle sait que tout est bon dans son partenaire. Chez  le charcutier ou chez la charcutière il n'en va pas de même. On reprochera un jour au premier d’avoir sali la seconde sans demander à cette dernière où sa charité s’arrêta. 
 
En attendant le goret permet de voir ce qui reste caché dans les plis de l'être. Surgit une autre réalité : l'absence d'âme, notre graisse et notre crasse. Le monde se conçoit sous un plus juste miroir que celui de la pureté. Nous nous voyons nous-mêmes dans notre saleté et notre haleine chargée de volupté et de paresse. Aucune spiritualité ne peut la dissiper. 
 
Bref le porc fait apparaître les hantises qui nous hantent. Il efface les choses pour révéler ce que soustraient nos fantômes. Voici la revenance de qui nous fûmes, voici l'image de qui nous sommes. Le cochon exhibe les traits de la chair latente héritée de nos ancêtres premiers. En ce sens sa vision reste impossible pour les cœurs affaiblis par la courtoisie des amours platoniques. Le porc dans sa dignité les réprouve. Il rapproche de la lumière du grand soir. Celui de la victoire et non de la faute sur l'ange aux exhalaisons d'asexué.
 
Jean-Paul Gavard-Perret

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