gruyeresuisse

12/08/2017

Aphrodite Fur : Back Spacer

Fur 2.jpgAphrodite Fur aime parfois (voir souvent) s’amuser. Elle se tourne en dérision comme elle joue des images. Des romans d’amour optique transformant en romans de garces. Mais des plus facétieuses et qui se jouent des fantasmes masculins. L’artiste adore les tours de passe-passe et les déclinaisons visuelles. Elle relance à l’envi des ombres louches et aguichantes en un hymne à la légèreté et au fugitif. Le défi est toujours poussé vers des limites. Mais tout est amorti et parfois cristallin.

 

 

 

Fur.jpgLa créatrice ne cherche pas à faire beau mais à se jouer des codes. Le regard se faufile là où toute attente est à la fois prolongée et interrompue par jeux de répétitions, de clins d’yeux, d’éparpillements astucieusement concentrés avec ironie selon divers types de trafics.

Dans cette série, l’espace est ciselé et fragmenté afin d’attirer et de se moquer des emballements masculins prêts à faire feu de tout ce que l’artiste, pose, interpose et « sexpose » en carrés et au carré. L’énergie fait de chaque prise des pièges plus que des proies qu’il faut parfois troquer pour l’onde. Il existe là des aventures formelles jouissives et la forme de la jouissance dont l’artiste ne fait qu’une bouchée.

Aphrodite Fur, « Toutes les femmes de ta vie », voir site de l’artiste.

 

30/07/2017

Pierre Alferi : ce que parler ne veut pas dire

Alferi.jpgAu début, entre deux protagonistes moins aphones qu’en mal de création, se crée « du » discours : sous ce mot générique les indices formels ont du mal à faire sens. Ils suivent leur cours, crée du vivant inconséquent. Celui-ci fait la saveur d’un texte aussi inopportun qu’incongru et très astucieux. Ce premier échange est vite décalé par une voix tierce : à la logorrhée se mêle un pathos tragique. Mais tout reste astucieusement annihilé. Cette voix qui parle via un écran est victime d’une panne de transmission. Elle oblige à un sous-titrage approximatif. Il contraint les trois parleurs à retrouver le fantôme de qui ils furent jadis et naguère.

Alferi bon.pngIssus de trois pièces (« Répète », « Coloc », « Les Grands ») « Parler » devient autant une rude bataille qu’un exercice de ventriloquie pour se dégager du corps constitué de la langue tant celui-ci vient faire lui même écran au corps verbal d’une expérience plus intime. Elle illustre ce que la littérature fabrique lorsqu’elle joue non d’un véritable centre et sens mais de leurs annexes. Une nouvelle manière de dire en ne disant pas (et l’inverse) prouve que la question de fond du langage est reconduite de manière drôle voire perfide jusqu’à devenir comme dit Prigent « oiseusement ontologique ».

Alferi 3.jpgL’enjeu est de cerner quelque chose de juste au sein d’une expérience linguistique qui ne cesse de déraper tant le propos est volontairement présenté comme régressif en une sublimation d'aphonie bavarde. Elle est d’ailleurs soulignée par certaines bribes en gras – selon un procédé d’insistance - afin de suggérer une impuissance verbale. Le dialogue ne fait que déréaliser stricto sensu ce que le langage doit produire. L’énergie que mobilise les personnages l’est sinon en pure perte du moins pour une assignation approximative.

Jean-Paul Gavard-Perret

Pierre Alferi, « Parler », P.O.L éditeur, Paris, 92 p. 14 E.

11/07/2017

Niele Toroni et le lapin


Toroni.jpgLe Tessinois Niele Toroni reste un prestigieux faux plaisantin de l’art. Tout théoriquement est fait dans son œuvre - depuis l’époque où il fut cofondateur du groupe BMPT avec Daniel Buren, Olivier Mosset, Michel Parmentier – pour dégommer son art. Toutefois ce n’est qu’une apparence. Résolument placé entre l'art conceptuel et minimaliste, Niele Toroni, est resté sur les mêmes fondamentaux en revendiquant un degré zéro de la peinture. Refusant les items inhérents à l’art il demeure fidèle à l’injonction première du groupe « NOUS NE SOMMES PAS PEINTRES ! ».

Voire… En donnant un coup de pinceau No50 tous les trente centimètres sur son support blanc il a peu à peu construit une œuvre d’envergure. A sa manière la fable de « Lapin Tur » - écrite en 1976 et à nouveau disponible - signe la fausse mort de la peinture. Toroni se moque du décès programmé. L’artiste a su renouveler les fondamentaux de l’art par ses accords et désaccords des couleurs, la transformation des règles de la composition, le refus de l’imagination, de la valorisation du geste et de l’ego de l’artiste, de son intériorité plus ou moins profonde ou creuse.

Toroni 2.jpgLa fable est aussi occasion de multiplier les plaisanteries et les jeux de mots de derrière les fagots de l’exilé à Paris. Manière de prouver que la peinture sans « l’esthétisme, des fleurs, des femmes, de l’érotisme, de l’environnement quotidien, de l’art, de dada, de la psychanalyse » a encore beaucoup à dire. Et surtout à montrer. Le lapin a la vie dure et il peu conjuguer des mondes dont la syntaxe s’étend. Il sonde le monde en lui donnant plus d’œil et d’oreilles possibles.

Jean-Paul Gavard-Perret

Niele Toroni; «L'histoire de Lapin Tur», Editions Allia, Paris, 2017, 48 pages.