gruyeresuisse

04/12/2021

Va et "Viens"

Magda 4.jpg"Viens" : l’injonction ne semble demander, ni acquiescement ni réfutation. Mais elle suscite l’énigme. Car la verbalisation n'est qu'un acte de foi ( cf. « J’ai cru et j’ai parlé », Saint-Paul, Seconde lettre aux Corinthiens). Il faut y ajouter le faire en sorte que nul ne puisse parler. Si bien que parler, en semblant s’adresser à quelqu'un, demeure intransitif. Tout est fait pour déclencher un embrayage sur l’autre qui s’annule.  D'autant que le cadre prime sur le contenu. Celui-ci approche de zéro, tandis que la relation prétend à l’infini. En conséquence le primat du diseur se veut loi - même si ce qu'il émet n’apprend rien à personne. Chacun pour autant par peur, politesse, rituel ou autres fonctions relationnelles ou sécurisantes feint d'enregistrer ce qui se dit. magda 3.jpgQuant au diseur il fait tout pour que son écoutante le laisse bavasser. Postuler à la parole dans la parole est donc une farce - c'est comme désirer parler quand on parle déjà. Mais qui saura que les mots utilisés ne recouvrent qu'une déchéance ? Elle n’accède même pas au stade proprement informationnel.  Le contenu verbal se trouve donc démenti au direct de son énonciation. Tout parleur vit donc au dépend de celle qui l'écoute. Comme dans un diner de tête, il s'éprend de sa force de séduction, estime que ce qu'il dit est vraiment  délicieux, vraiment. Mais son assiette pleine restera intouchée. Preuve que parler ne va pas - ou mal, ou si peu. Parler ne va pas de soi. L’action est sujet à caution, relève plus de l’éventuel, du dubitatif que du pouvoir. Si bien que parler attire au silence car tout mot est défaillant. Le dialogue dysfonctionne en tant que partage et croisement, il n'est que soliloque. Car l'expérience de l'auditrice n’est qu’aliénation, en un va et "viens" et sa répétition. La parole fait écho à la parole, absurdement, dans un monologue aussi impératif qu'illusoire. Magda 6.jpgElle parle pour rien. Pour celui qui l'émet comme pour celle qui écoute. Il s’agit non d’un échange mais d’une interruption : chacun se rient en face de l’autre, mais comme détournés l’un de l’autre, ne se regardant que de très loin. Il n'y a là que l’attente de l’oubli puisque la parole ne se donne pas à entendre vraiment.  Cesser de parler reste le seul moyen d'entendre et de s'entendre. Mais qui veut se taire ? Chacun estime que parler c’est se mettre en être et en commun d'une proximité agissante. Elle ne fait qu'éloigner.
 

Jean-Paul Gavard-Perret

(Photos de Magda Szatanek Satanneck)

 

 

Pour faire en sorte que

Martine warner.jpg"Il est 12 heurts 21" dit la voix. Les mots devraient lui demander d'arrêter. Une telle moindre affirmation semble pourtant imparable tant elle paraît  naturelle à  qui nous sommes. Ce sont les cendres de nos poussières   Ou plutôt une farce plus ou moins obscène qui de fait est le déplacement de nos inquiétudes, une attente et un oubli qui met en charpie la plaisanterie d'Heidegger  selon laquelle "’homme est homme en tant qu’il est celui qui parle". Bien sûr chacun fait en sorte qu'on puisse se parler en un poing commun. Mais à qui et pour quoi ? Le déploiement de mots n'est que dégaine. La parole plie, se délie, se tord comme une 8re  - surtout chez ceux qui tentent en incrustes assez de convaincre et  porte leurs mots comme un graal. Pensons aux beaux parleurs, aux tribuns politiques qui se foutent autant de nous que de l'heure. "Il est 12 heurts  21" dit la voix qui comme chacun parle surtout pour s'entendre parler et s'assurer d'exister en un tel nuage, nouage, lien qui se veut relation. Et chacun d'espérer n'être pas inter-rompu  dans l'impossibilité de l’échange comme dans les bars sinistres des hôtels. Au moins chez le dentiste chacun bouche ouverte la ferme. Assumons au mieux qu'un simple transfert d'informations hale yeux. Mais  dès que l'âge de raison est acquis, nous connaissons déjà assez bien l’homme pour savoir comment mentent ses comment taire. Plutôt que de croire ce qui s'énonce il faudrait savoir comment parle la parole pour savoir ce qu'elle cache. "Il est 12 heurts 21" reste vain et tacite urne. Martine Warner  2.jpgSur ce plan Lacan a nettoyé le carrelage de l'énoncé et mis à nu la matière. Encore faut-il y distinguer l'âme à tiers. Bien qu'il s'agisse qu'une vue de l'esprit par le corps qui  fait la misère. Les linguistes quant à eux ne s'en soucient guère. Ils préfèrent les fautes d'orthographe fussent-elles orales, passant à côté des heures mouvementées de ce que l'un articule et que l'autre croit comprendre. "Il est 12 heurts 21" ; la question n’est pas prioritairement  informative.  Un tel l'énoncé n'implique pas que tous les feux verts soient allumés dans ce simple processus et la procession d'un fait qui n'est toujours que de culture. Mais la plupart n'aime pas la solitude. Elle les intoxique. Il suffirait pourtant d'attendre que l'heure tourne, pour comprendre que tout heurt est une histoire de sphères : non des idées salaces et célestes mais des  mots et leur sales as, leur os à ronger. Chacun pense avec des mots non avec des idées.  Les mots les arrangent.  Mais croire l'inverse permet à tout discours de se poursuivre dans la plus belle indifférence en croyant grimper au rideau, monter à la courte échelle sinon sur la tour sinon de Babel du moins Eiffel. Qui sait ce que les mots dans leur précarité rats portent  ? A savoir que la mémoire la plus forte est toujours la plus faible,  l’encre  la plus profonde la plus terne et la voix la plus haute la plus vaine.  L’esprit vient à l'esprit par les mots que l'inconscient convoque. Même lorsqu'il  12 heurts 21. Preuve que la parole comme une robe est inséparable de son contexte.  Elle n'habille pas forcément. Elle évacue, fait hygiène. L’impensé y perdure au sein de signes qui ne signalent rien. Pas même le cygne qui symbolise le rien. Dans une tradition basée sur une sémiotique de l’être confondu avec son dire, le  langage fait pression. Il est là pour faire en sorte que. Ne lui demandons pa plus.
 
Jean-Paul Gavard-Perret
 
(oeuvres de Martine Warner)

03/12/2021

Valentin Magaro : ambiguïtés des bonnes consciences

Magaro.jpgValentin Magaro, "Der gefallene Mann", Galerie Adrian Bleisch, Arbon, du 4 décembre 2021 au 22 janvier 2022.
 
En décembre 2020, un eurodéputé hongrois a été arrêté lors d’une fête à Bruxelles pour le fait que les réunions privées de plus de quatre personnes étaient non conformes à la réglementation en vigueur concernant la situation avec le virus. Le cas aurait pu être anodin mais cette "party" était une fête homosexuelle et l'homme politique un haut représentant du parti conservateur de droite. Considéré dans son pays comme un homme de famille modèle et père la morale,  il fut à la base de la Constitution de 2011 qui restreint en Hongrie les droits des couples de même sexe.
 
magaro 3.jpgL'arrestation a fait pour cette raison effet pétard très orchestré. L'homme politique est devenu une "star" à ses dépens.  Un tel incident révèle l’ambivalence de notre société et l'explosivité des évènements.  Soudain la vie cachée d'un homme est révélée. S'y agrège  la question de la légitimité de son exposition et du ridicule qui y est associé. Valentin Magaro a utilisé ce récit comme point de départ pour une histoire d’images dans le format Leporello dont les pages en accordéon se développe sur 360 cm.
 
Magaro 2.jpgL'artiste toutefois a su proposer une fin alternative à ce récit qui prend ainsi une tournure surprenante dans tout un jeu d'attraction-répulsion par rapport à l'histoire, l'homme, l'homosexualité et leurs traitements dans ce cas précis. Cela donne par l'image un supplément d'ouverture au seuil de l'iconographie gay et sa situation perceptive. Elle  demeure très ambiguë autant que celle du dindon de cette fable. Cela permet de pousser plus loin ce que Magaro a déjà effectué dans un auttre leporello ( avec Thomi Wolfensberger) sur les théories du complot.
 
Jean-Paul Gavard-Perret