gruyeresuisse

04/08/2020

Marie-Philippe Deloche et le garnement

Deloche Cauda.jpgDans ce dialogue pas question d'aller clopin-clopant. Fidèle non seulement à sa réputation mais à ses conquêtes, Cauda est étalon d'or de l'empire des sens. Mais pour autant sa moitié (uniquement littérairement parlant et pour ce livre) ne s'en laisse pas compter. Elle n'est pas dupe de ce peintre et écrivain qui se cache sous le Gilles de Watteau mais qui verse bien vite dans les bals de Toulouse-Lautrec. Il a beau cité Greco : voilà Kim Novak qui pointe le bout de ses seins.

Cauda 4.jpgDès lors Marie-Philippe Deloche lui tire les oreilles, lui souffle dans les bronches - histoire d'ébranler "l'âme à tiers" du délinquant dont sonne le gland à n'importe quelle heure. Il se raconte ici tel qu'il est : primesatier de primes sauteuses ou de maîtresses femmes. Sa correspondante reste astucieuse et sait au besoin demander au chenapan de créer des images pour dire ce que ces mots cachent de maux et de tifs ébouriffés dans l'étreinte. D'où l'élaboration d'un livre remarquable de deux créateurs. C'est le premier d'une nouvelle maison d'édition. Elle ne pouvait mieux commencer qu'avec le pi(t)re et la meilleure.

Jean-Paul Gavard-Perret

Jacques Cauda et Marie Philippe Deloche, "Jacqueries suivi de Carnets de Voyages", Editions Associations Libres, Corenc, 2020, 106 p., 39 E..

Les mûres ont des oreilles - Van Gogh

Tristan 5.jpgSilencieuse colonne tissée de mots noués au vertige des vertèbres. Egouttement de lettres saltimbanques tendues au fil de l’oreille où erre la lame à la peau avec un peu de sang sans une écume en échange. Voyelles et consonnes se balancent en collier, en vagues d'entailles. Elles peuvent - amulettes au cou d'improbables sortilèges - serrer, ronger la gorge, étrangler. Sortant de la fosse d’un temps sans parole, elles en fouillent les orifices que nul ciel n’a pénétré pas plus que les strates d’une mémoire fissurée avant que Van Gogh s'en empare.

Elles entourent, entonnent dans la faille du temps, dans sa brêche. Font barrage ou appellent le vide. Un vide à combler . Elles ne se quittent pas. C’est une maladie, une addiction, un alcoolisme. Un coup de tabac. Mais elles ne sauvent pas. Leurs mots ne sauvent rien. Nous les traversons, nous sommes traversés. Ils sont faits pour croire qu'il reste quelque chose. C’est là que nous aurons vécu dirions nous en cas d'éternité comme celle du peintre.

L’inaudible y parle, empêche la coupure. Secousses maintenues, agitation de l’opaque. Elles rappellent au peintre comme aux ravis, capturés, dépossédés : "Souriez, souriez comme vos entrailles et lobes. Les faciès facétieux de vos plis et trous font une charnelle constellation". Celle-ci voudrait troubler les comètes mais ne font que trembler la phrase provisoire de l’être. Avec le temps les muscles se dissolvent avant de décrocher la gorge de ses histoires éructées ou de lettres à un frêre pour combler le présent et ronger le passé en des croassements. Seule la peinture les sauve.

Elle découvre les pas des cendres du désir, creuse l’ombre et inscrit le résidu de spectres une fois que le sang devient mûre. Une fois la tête effacée, l'oreille cassée tue le vacarme des os. Le cou, triste toupie d’artères échevelées, s'effiloche au sarcasme de la terre. Le moi court comme une poule décapitée et aux ses nerfs tranchés. Sans tête la blessure de l’être - biffé de-ci, de -là - scie le sens du là, du si las. Dans le vent qui va, la salive du sang-soleil. Ce boit sans soif - sans égard à la lune, sans marée en son ventre - lace l’air dans le sillage du silence. Nul temps dedans. Tourne toupie. Tourne sol.

Jean-Paul Gavard-Perret

Dessin original de Tristan Félix.

 

01/08/2020

Jacques Cauda : le blanc et le rouge

Cauda bon 3.jpgLe trio du fantôme de Jacques Cauda est mené par un drôle de Gilles (de Watteau) auquel le héros a toujours voulu ressembler pour fuir sa jeunesse tout en gardant des oripeaux d'un Black Block : poignets de force hérissés de clous à têtes, lunettes octogonales et chaussures de parachutiste. Il fait sensation auprès de ses deux potes et se prend pour un phénix lorsqu'il entre dans des placard à mater pour voir celles qui créent en lui des éruptions lorsque, sous leurs collants, ils découvre leur volcan.

cauda bon.jpg

 

 

Peu à peu et au fil du temps en une telle histoire les verbes passifs passent au présent du héros. Un présent singulier et mythologique car tout n'est pas à prendre au premier degré. Les malfrats errent comme si l’amour était une petite pute et une grande misère dans un récit à la fois lent où tout le monde galope et rapide où certaines y bougent à peine.

 

 

Cauda bon 2.jpgLe sombre héros ne s’appartient plus et devient tueur. Quel dieu a enivré ou asséché ce Gilles  pour le transformer en boucher ? L'auteur donne des pistes sans qu'une seule solution emporte la mise en un tel jeu de "quilles".  Il fait entrer dans la danse macabre ou le gai savoir de ce semblable en un road movie qui tourne à la tourmente. Le blanc personnage du XVIIIème siècle se recouvre de rouge en un auto-portrait inversé. Les entrailles grouillent. S'y brisent des cuisses et des bouches se broient. Coeurs sensibles d'abstenir.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Jacques Cauda, "Fête la mort", éditions Sans Crispation, septembre 2020, 144 p.- 16 €