gruyeresuisse

18/10/2017

Véronique Bergen fille mère des mots

Bergen.jpgPour Véronique Bergen, philosophie, roman, poésie sont d’abord l’histoire de et dans la langue. La créatrice y explore des possibles comme des impossibles. Après celui de Gaspar Hauser jadis, dans « Jamais » celui de la mère jaillit en un espace clos où celle-ci se confesse pendant une heure à l’écart de sa fille qui devient néanmoins l’«oreille» implicite de ce moment. L’auteur à la fois y règle ses comptes de manière empathique comme l’est tout autant la trahison que la mère éprouve face à la subversion lexicale imposée de gré ou de force par sa progéniture.

 

bergen 2.pngLe récit quoique linéaire éclate en une sorte de poésie qu’aime et appréciera Hélène Cixous : il y a là une sorte de brasier en activité, un magma quasi psychanalytique mais loin de tout laïus. Le champ narratif et lexical déborde : il existe parfois un graphisme gothique, quelques mots de yiddish ou de flamand où se ressent la colère et l’angoisse d’avoir dû abandonner ses pays, ses langues et s’en délester sans retrouver une langue qui permettrait vraiment de parler donc d’exister en propre.

bergen 3.jpgRevêche à la pratique du dévoilement, Véronique Bergen met en forme l’incohérence relative qui traverse la figure maternelle. Ce n’est pas un jeu, ni une posture, rien n’est artificiel et projeté, mais c’est une façon de dire clair, de dérouler ce qui est arrivé dans un travail de dévoilement mais aussi de voilage habile. Nul déballage : le récit n’est pas une autofiction mais la percussion de sensations profondes, la perception (douteuse) d’une persécution d’une mère par sa fille là où la littérature se refuse à la plaisanterie cathartique.

Bergen 3.pngVéronique Bergen sait manier autant la trique (contre elle-même et la mère) que l’humour. Un vécu est remanié en une autre visée, en un pont vers celle qui adresse un « jamais » à la langue. L’auteure montrer l’étouffement de celle qui rêverait de parler avec ses mots et non ceux de sa fille. Celle-ci n’attend pas de pardon : elle dit sans fard ce qu’en « vérité » la vieille femme n’aura jamais pu dire. C’est puissant, douloureux, pognant en cette remontée dans les poches d’ombres et les méandres de l’histoire maternelle. Au pathos fait place un certain rire. Mais est-ce le bon mot ?

Jean-Paul Gavard-Perret

Véronique Bergen, « Jamais », Editions Tinbad, Paris, 2017

22/08/2017

La Suissesse et la vidéo : Barbara Polla

Polla magyarosi-eva80.jpg« Calligraphie » propose les vidéos en lien avec le dessin de 15 artistes contemporains. Ils mixent les deux genres afin de créer un univers à la fois multiple et un, déclinent des univers inédits par le mariage du dessin et du mouvement.

PollaLaure Tixier.jpgLa vidéo d’Ali Kazma offre un mélange d’humour et de noirceur, entre tragédie et légèreté, poésie et politique, architecture et peinture. Pawel Prevencki crée une « Avventura » antonionesque où l’angoisse est remplacée par une forme d’insouciance. Mounir Fatmi tire sa “jambe noir de l’ange » d’un tableau de Fra Angelico : « La Guérison du Diacre Justinien » pour lui offrir un autre soin. Eszter Szabo avec “Abandoning The Testicals” met à mal les attributs et les prébendes de la prétendue puissance masculine de manière iconoclaste.

Polla.jpgBridget Walker en propose une autre version plus poétique et littéraire là où fusionnent fantômes et réalité. Kakyong Lee mêle la beauté à l’horreur, l’art à la politique en se fondant sur les témoignages du massacre de Jeju qui eut lieu sur l’île en 1948 en mêlant brutalité du réel et finesse de réalisation graphique.

Polla Ali Kazma.jpgAndreas Andelidakis à l’inverse montre comment la nature se venge des assauts anarchiques de l’urbanisme d’Athènes. Laure Tixier choisit un autre axe afin de dessouder , dans la France, les grands ensembles des année50-70, les noms pastoraux (Val Fourré, Chantepie, etc.). lls sont  l’antithèse de ce que leurs intitulés symbolisent. Une fois de plus Barbara Polla secoue les idées reçues par cette immense revue de détails. Engagée et poète elle reste une maîtresse de cérémonie enjouée et parfois austère, amatrice des paradoxes qui nous rappellent l’état de nos sociétés comme de nos intériorités. Le tout synthétisé par le travail d’Eva Magyarosi dont « l’Eden » est soumis à des coups de scalpel. La jeune artiste rappelle que dans ce paradis dieu est bien mort. Et les êtres sont guère en meilleur état.

Jean-Paul Gavard-Perret

« Calligraphie », Programmation vidéo de Paréidolie : carte blanche à Barbara Polla, Marseille septembre 2017.

Images : Eva Magyarosi, Laure Tixier, Barbara Polla, Ali Kazma.

19/08/2017

Jochen Raiss : s’envoyer en l’air

Jochen Raiss.jpgJochen Raiss, « More women in trees », 122 p., 15 E.- 20 CHF, Haje Cantz, Berlin, 2017.

Après le succès de « Frauen auf Bäumen / Women in Trees » chez le même éditeur, celui-ci propose une suite à ces prises insolites de femmes en fleurs ou aux fruits murs perchés dans les arbres. Découverts et recueillis par Jochen Raiss sur les marchés aux puces pendant quelques vingt ans, ces clichés sont aussi ludiques qu’insidieusement érotiques. Les fruits y sont défendus (ou non) dans leur condition d’envol en variances. Par l’emprunt, l’artiste compose une approche aussi naturelle qu’interdite. La proie n’est pas d’ombre mais elle retourne ses armes contre le voyeur, là où sans le savoir les photographes amateurs ont capté l’insaisissable liberté et une entente tacite avec du désir.

Jochen Raiss 2.jpgImpossible de ne pas croire qu’entre les « artistes » et leurs modèles ne s’insinue un échange de pouvoir au sein de l’illusion vitale saisie là où l’existence se veut insouciante et s’arrache aux vicissitudes du quotidien. Le corps exprime des sensations profondes que l’absence de souci à proprement parler artistique laisse intactes. Reste une plongée ou plutôt une montée sur un bien-être : preuve que le premier rapport à l’image n’est ni mental ou intellectuel. Il demeure d’abord naturel, immédiat, physiologique.

Jean-Paul Gavard-Perret