gruyeresuisse

22/04/2014

Les "écorchés" d’Ivan Simeon

 

 

 

Siméon.gifIvan Simeon, Galerie Dubner Moderne, Lausanne.

 

 

 

Dans toute son œuvre Ivan  Simeon ne s’abstrait jamais du monde. Il se concentre (non sans humour) sur les failles, les blessures qui  hantent ses « modèles » dont il sent la douleur. Naissent ainsi la puissance et l’accomplissement de peintures hybrides qui abordent la  malignité  du monde et qui touche plus particulièrement les femmes. En face de sa fameuse série « Célébrités : Mythe et Réalités » la galerie Dubner Moderne propose  « NO TITLE / SUB-TITLE: AUTO PORTRAIT ». Pour ce projet l’artiste genevois - interviewant des personnes pour un autre de ses  projets  « Love – Does Love really exist or is it a chimera of our modern society » - fut attiré par une frange de la population apparemment intégrée mais réduit plus avant au banc de la société et ses règles. Prisonniers d’une réalité passée ces portraits portent  les signes de la réussite mais montrent aussi par leur structure même les failles de ses personnages.

 

Siméon 2.gifProuvant que la perfection n’est pas de ce monde l’artiste engage une nouvelle  étape de sa quête. Il affronte le portrait en tant qu’image rémanente et obsessionnelle qui rappelle la robe de la mélancolie de Dürer, ses plis,  ses sillons et ses passes dans  un jeu de voile et de dévoilement. Dans les quinze pièces de l’exposition l’éros tente de venir à bout de thanatos. Chacune d’elles est  un voyage au bout de la nuit. L’artiste la traverse arrimée à ses propres ombres et ses lumières au moment où elles renversent le jeu classique de la représentation picturale. Loin du mythique (que par ailleurs il ne cesse de destructurer)  l’artiste pénètre un intime moins par effet de nudité que de voile.  Il instaure une communion à la fois lyrique et austère avec son sujet de manière sensible plus que flamboyante, blessée plus qu’extatique.  La canicule des émotions demeure calfeutrée au sein d’une ténèbre par effet de pudeur de la narration.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

19/04/2014

Les courses éperdues de l’Orchestre tout puissant Marcel Duchamp

 

 

 

Orcchestre 2.pngOrchestre tout puissant Marcel Duchamp, « Rotorotor », Autoproduit. Genève.

 

Tout dans les musiques hybrides de « L'Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp » est inspiré par le plaisir et la liberté. Hommage à Dada bien sûr mais aussi aux groupes traditionnels africains ( « Orchestre Tout Puissant Konono n°1 », « Orchestre Tout Puissant Polyrytmo » et autres) le nom même du groupe traduit cette traversées hors des genres musicaux : le rock comme les expériences contemporaine - du punk basique à la musique dite savante - sont transformés et traversée par des traditions populaires de diverses racines. Cela ne ressemble à rien de connu. La surprise est donc au rendez-vous de chaque titre comme le prouve « Rotorotor » troisième opus des Genevois.

 

Orchestre tout puissant.jpgProduit par John Parish (P.J Harvey, Eels), enregistré au Toybox Studio à Bristol cet album est le plus abouti (tout en restant échevelé) du groupe. Le producteur a bien compris les ambitions dadaïste de l’orchestre mais il a su brider une musique qui par son esprit tend à partir en tous sens. Des lignes plus précises se dessinent même si dans chaque titre l’imagination voyage d’un univers vers un autre en une pop souvent drôle, jouant au besoin les gros bras sans se prendre au sérieux. Primitive du futur une telle musique mélange les odes amoureuses aux incantations belliqueuses. La fête est là. Ceux qui estiment que l’esprit suisse est très sérieux seront pris en revers. La musique crie son plaisir car ses officiants ne cessent de se pousser mutuellement à des actes impies à son égard. Ils la déplument de ses hardes pour la remodeler d’accents imprévus. Tout cela gémit, frémit de rythmes féroces mais légers et de sensations crues. « Rotorotor » porte donc en lui un soleil noir qui n’a rien de mélancolique. Il réchauffe les animaux des déserts comme les night-clubbers d’une Europe qui se désespère. Celle-ci  retrouve enfin des cigales allumées pour seuls guides.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Anne Sauser-Hall : noire soeur

 

 

 

Sauser Hall 2.pngToute l’œuvre d’Anne Sauser-Hall est habitée d’un constant va et vient entre l’horreur (décalée) et le merveilleux, la beauté marmoréenne et le fugace. Un critique a appelé cela à juste titre  la dialectique de « la citrouille et du carrosse ». L’artiste vit et travaille à Genève. Elle s'intéresse aux enjeux de la représentation et développe une réflexion esthétique sur la question brechtienne de la distanciation. La théâtralité est donc centrale dans ses reconstitutions d'objets où elle scénarise des éléments du quotidiens qu’elle  réduit ou qu’à l’inverse elle agrandit afin qu’ils s’éloignent de leurs aspects utilitaires. De vieux jouets sont par exemple remplis de matériaux bruts. Une locomotive déborde de gigantesques morceaux de charbon, sur une luge se dresse la silhouette d’un couple fait des planches mêmes que l’engin, d’un chalet émerge une avalanche de cailloux. Il y a là sans doute un rapprochement avec les contes mais surtout une volonté de métamorphose. A l’innocence enfantine se mêle une forme de cruauté.

 

 

 

Sauser Hall.jpgElle s’est tournée aussi vers la vidéo afin de jouer de l’occupation d’un objet au sein de l’espace.  « L'Homme mort» ou  « Tiges de pivoines et sécateur » sont des hommages à Manet pour lequel en réponse une proposition du musée d'Orsay, elle a choisi « le Balcon » comme point de départ à une œuvre magistrale :  « Je ne repeins pas Manet avec la vidéo. La vidéo me permet de déployer dans le temps les gestes qui sont suspendus ou absents dans la peinture». Dans ce travail de « correspondance » elle traite l’espace en tant que surface à reconstituer et ouvrir. L’arte povvera s’y trouve revu et corrigé là où tout contenu trop explicite sur le plan politique et idéologique est remplacé par une véritable poésie des images. Elles retrouvent  en broyant parfois du noir une force première pleine d’humour et de grâce.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret