gruyeresuisse

06/05/2014

Emanuela Lucaci : l’obscur levant des songes

 

 

 

 

Lucaci 2.jpgLe lac est immobile. Mais dans cette immobilité la peinture reconnaît sa promesse et appelle le vent qui efface le réel pour remonter aux images sourdes et profondes. Emanuela Lucaci  va les puiser souvent dans l’univers des cinéastes (Tarkovski, Antonioni par exemple). L’état d’oubli et celui de détresse sont parfois à la merci de la goutte mouvante du corps d’une femme dont l’illusion se défait. Rien ne sera tenu : l’idée même d’histoire s’abîme. Reste l’image et son secret. Entre elle et le réel, entre elle et la fantasmagorie. Ce sont parfois deux bêtes qui jouent ensemble, s’entendent en se demandant ce qui est possible du désir par delà son usure.

 

 

 

Emanuela Lucaci propose en ce questionnement les faces-à-faces du présent et de l’oubli. Le temps fuit, il  échappe : l’artiste craint que le monde des mages devienne infirme. Elle en ressaisit les sables, les roseaux, les eaux voire juste une fumerolle à peine décelable qui finit par envelopper un corps nu. En avançant la peinture - revendiquée comme telle - se trouve aspirée au centre du mouvement qu’elle crée. De l’eau maintenue en apesanteur surgissent des paysages hybrides et habités d’êtres à l’œil noyé dans l’obscur.  Une densité diaphane porte vers ce qui reste d’espoir muet. La beauté ne diminue pas : elle s’arrime à ce qui la fait : à savoir le présent de la peinture et ses rhizomes orphiques auxquels la Genevoise accorde une préhension particulière. Presque impalpable une poignée de buée, une tiédeur caressent la peau d’une voyageuse sans bagage.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

04/05/2014

Peter Bischel Cervantès du XXIème siècle

 

 bichsel 2.jpgPeter Bichsel, « Chérubin Hammer et Chérubin Hammer », Héros Limite, Genève

 

 

 

 

 

Peter Bischel interprète le sens caché de la fiction dans un subtile jeu de double et de doublure afin d’en exhiber une autre scène. Dans son roman au titre énigmatique « l’histoire n’est pas celle de Chérubin Hammer. Chérubin Hammer, c’était quelqu’un d’autre, mais quelqu’un d’assez digne pour laisser le héros discret de cette histoire disposer de son nom ». Tout se joue dans l'écart des identités homonymes en une double partition et une parturition des êtres dans la joyeuse liberté de la fiction qui joue de ses héritages et ce dans un esprit cher à deux de ses compatriotes (et amis) Max Frisch et Friedrich Durrenmatt.

 

Bischel.jpgDépouillés de toutes modalités affectives les "corps" de l'auteur sont des corps rapatriés exposés comme prélevés  qui racontent une histoire sans demeurer des otages de la fiction. Celle-ci pose bien des questions : Que sont des corps, des personnages ? Qui rêve à travers eux ? Pourquoi ne pas inventer de nouveaux rapports de réalité dans un roman ? Ici les personnages ne sont plus seulement des figurants mais des visiteurs. Ils complotent quelque chose comme un rapt  eu sein de  l’immense histoire du roman. L’auteur en crée en "contre bande" une autre mythologie. L’écriture conjugue l'actif et le passif. Elle empreint et imprègne dans le même espace littéraire les traces et semences de deux êtres énigmatiques qui n’en font qu’un (mais chacun de leur côté).  Ils sont mis à flot hors d'un simple effet de miroir. A travers les couches de fiction l’auteur s'en prend à deux "originaux" en franchise de modèle. A Narcisse fait donc  suite la ruse de la sublime Écho (au masculin). Le roman fait sécession de manière lucide pour se séparer de ce qui l'affectait avant de toute sa rigueur banale. Et si une telle fiction fait rêver c’est surtout  parce que nous y perdons pied. Nous sommes délicieusement noyés là où se cherche la ligne de flottaison ou de partages entre deux corps étrangement "amphibiques".

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

27/04/2014

Jean Stern : vérité et mensonge des images

 

 

 

 

 

Stern.jpgJean Stern est né en 1954 à Genève. Le sculpteur a d'abord fréquenté la Hochschule der Künste de Berlin, puis l'Ecole des Beaux-Arts de Saint-Etienne et enfin  l'Ecole Supérieure d'Art Visuel de Genève. Il vit et travaille à cheval entre cette ville et la région lyonnaise. Titulaires de nombreux prix ses principales réalisations ont été créés pour Théâtre Le bel Image de  Valence, pour l'agence UBS de Plan-les-Ouates dont on peut admirer les 9 reliefs dans la salle des guichets. Pour le SOCAR de Crest, il a créé une de ces premières interventions purement géométriques avec ses 50 colonnes de carton. Puis, changeant de registre ou le prolongeant, il crée en 1995 une intervention vidéo-infographique (avec l'aide d'Hervé Graumann) sur un espace de circulation.

 

 

 

Ce ne sont là pourtant que des points repères significatifs de celui pour lequel un travail rationnel de fond mais aussi le fortuit entrent en conflagration comme se retrouvent en relation le paysage et l'intervention que l'artiste pratique. Divers processus et instrumentalisations jouent à la fois sur le paysage, le temps. Ils se conjuguent de plus en plus avec une approche empirique de l'imagerie informatique mais aussi  avec rencontres, ressorts de situations inédites. Partant toujours d'un travail analytique sur la perception (que ce soit de la construction d'une image ou de l'appréhension d'un site) Jean Stern se dirige de plus en plus vers une infographie qui permet comme il le précise "feintises et vraisemblances".

 

 

 

Stern 3.pngL'espace mathématique et les géométries qu'il suggère n'ont cependant pas pour but d'envelopper le "voyeur" dans l'irréel et la spectralité. Jean Stern ménage au sein de ses paramétrages un moyen-terme afin que le voyeur ne "digère" pas toutes crues ses images. La restitution 3 D du logiciel qu'il utilise pour le transfert d'une image 2 D en 3 D, extrait une segmentation en un nombre de plans arbitraires pour des reconstitutions que l'artiste choisit afin qu'elles soient plus ou moins vraisemblables. Si bien qu'un lieu que l'on est susceptible de parcourir virtuellement mime - de près ou de loin - le lieu réel. L'artiste l'a réalisé par exemple avec son installation "Relire"  pour les anciennes Teintureries de Pully. Derrière la paroi s'étend le lac et le massif alpin du Chablais. L'écran crée une fenêtre mobile découvrant le paysage. Deux objets vraisemblables apparaissent dans la fenêtre : l'image 2D et la restitution 3D qu'autorise le logiciel.

 

 

 

Tous ces travaux permettent à Stern de reconsidérer les lieux et les images afin d'amener le public à un regard différent sur des espaces urbains ou plus intime. Se concentrant sur les surfaces et la géométrie de l'espace, l'artiste - qu'il travaille seul ou avec d'autres - n'a cesse de démultiplier, de décadrer l'espace comme il l'a fait pour son intervention sur le quai Wilson à l'occasion des Fêtes de Genève. Aux massifs ronds existants il a préférés des tapis rectangulaires, perpendiculaires au lac dans une approche qui tient tant de la sculpture que du paysage.

 

 

 

Stern 2.jpgAvec son goût pour les changements et les renversements  d'échelle l’artiste raconte  une autre histoire du paysage en tant que lieu de l'émotion et de l'intelligence où rien ne se laissent pas saisir d'emblée. Les lignes ne figent pas : elles sou ou surlignent horizontalement, verticalement et décalent le paysage.  Elles marquent des rythmes, des repos pour l'œil avec parfois l’impression de paix, d'harmonie en un concentré de l'éphémère - seul moyen de montrer  l'innommable.  Il faut donc avancer dans cette oeuvre comme l'eau qui cherche le passage non pour atteindre le crépuscule d'un grand soir mais l'aube tenace ici-même, ici-bas. Dans le faux statisme des "feintises" il  y va d'un  passage de "vraisemblances". Il y va de aussi d'un chant silencieux qui permet de passer des déchirures à l'avènement, du ravinement à une harmonie primitive. L'œuvre crée donc des pallazi mentali où le paysage (quel qu'il soit)  s'ouvre, le trait unit, l'empreinte fait masse et le relief détale.

 

 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret