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11/03/2015

Frédéric Gabioud le radical ou la sur-vie de l’image

 

 

 

 

Gabioud.jpgLe Vaudois Fredéric Gabioud crée le maintien du mystère de l’image juste sur une ligne ou un plan de flottaison. L’image devient une peau fuyante et ironique en digression de couleurs. A la fin de l'une se montre l'ailleurs de l'autre, mais ce sont deux exclusions qui se superposent. De reprises en reprises, de plans en plans s’instruisent un flux persistant et une dispersion de l'image. Ils consacrent le lieu où - non à force mais par force - il n'y a plus rien à montrer, ou presque. Manière d’ironiser l’art que l’œuvre rend incertain voire « inexistant ». L’image ne sauve rien, enfonce un peu plus mais rend sensible le seuil de l’égarement et de l’errance. Créer devient  l’  « erreur » essentielle dont on ne se remet pas, dont l’image semblerait ne pas sortir « vivante ».

 

 

 

Gabioud 2.jpgOr paradoxalement elle devient sur-vivante. Gabioud va ainsi au et à bout de la représentation. Elle paraît s'effacer sans pour autant renoncer à son immensité errante selon une forme d'épure  minimale et radicale qui  tente de dégager l'essence même de l'art avec lequel le jeune créateur a choisi de se battre et de s'exprimer.  Le regardeur ne sait plus où cela mène, ce qu'y va être touché - sinon l'inconnu. Regarder revient  à avancer à tâtons, dans la nuit des apparences. Preuve que si un artiste savait ce qui va s’imager, ça ne serait pas la peine. Ce ne serait plus la peine de créer.


Jean-Paul Gavard-Perret


Frédéric Gabioud, ECAL Lausanne, Quark Genève.



 

 

 

10/03/2015

Le cabinet des impossibles curiosités d'Antoine Bernhart

 

Bernhart 3.jpgAntoine Bernhart, Jouer avec le feu », Cycle des histoires sans fin, séquence printemps 2015, du 18 février 2015 au 10 mai 2015, Mamco, Genève. Les œuvres de l’artiste sont disponibles aux éditions du Bon Goût.

 

 

 

 

 

bernhart 2.jpgL’œuvre « pornographique » (au sens le plus radical) d’Antoine Bernhart se veut un théâtre dressé sur notre abîme. Tous les remugles du monde sont exposés et cela ne va pas sans problèmes. Beaucoup estime qu’un tel artiste ne mérite pas un tel nom. Il va à la rencontre du spectateur en éveillant tout sauf son plaisir – ce qu’il faut pourtant nuancer puisque ses dessins recèlent une évidente beauté. Néanmoins un principe d’abjection est en place en poussant plus loin ce que Sade le premier avait scénarisé dans ses théâtres de la cruauté.

 

 

 

Bernhart.jpgBourreaux et victimes, dominants ou dominés, sujets ou objets obéissent de gré ou de force à des attractions terribles. Un « rire matérialiste » répond au rire bien plus médiocre des essentialistes qui se contentent de vouloir cacher les seins (arrachés ou harnachés) qu’on ne saurait voir. Antoine Bernhart ose donc « aligner » des lieux sadiens révélateurs des profondeurs les plus sombres de l’homme, de l'hypocrisie sociale et des façades du pouvoir. Il scénarise aussi sans doute des régions de l’inconscient. Si bien que de telles images presque inacceptables organisent un nouveau lieu mental d’interrogation.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

28/02/2015

Laurent Cennamo : échafaud d'âge.

 

 

 

 Cennamo.jpgLaurent Cennamo, « A celui qui fut pendu par les pieds », La Dogana, Genève, 96 p., 20 E.

 

 

 

Par son minimalisme, ses déconstructions, ses jeux verbaux (des plus sérieux)  Cennamo saisit le monde dans un dénuement  mais aussi une ivresse. Les deux marquent une obsession, une hantise de l'entrave dont le créateur veut libérer ses œuvres. Après avoir  réparé le trauma du passé paternel et maternel (sujets passionnants de ses deux premiers livres) la poésie se dégage  d’un lieu d'enfermement même si le mouvement est complexe comme le prouve le titre et le vers qui le complète : « À celui qui fut pendu par les pieds  / miraculeusement l'âme est rendue ». Dans ses acrobaties comme en ses épures le texte  permet de penser l'être, son rapport à l'autre et au monde selon un travail de récurrence et de frottage. A ce titre le poète  pourrait faire sienne la phrase de Braque : "une toile blanche ce n'est déjà pas si mal". Pour Cennamo c'est même bien : car à la fin il faut toujours revenir à l'essentiel : l'image primitive et sourde. Jamais loin du presque rien. En dépit de sa jeunesse Cennamo atteint en conséquence une sorte d'essence de clarté. La poésie semble se dérober mais résiste pourtant de manière essentielle. En se sens sous l'apparente banalité se cache ce qu'il y a de plus fantastique, comme il est fantastique, si l'on accepte d'y penser un peu, de posséder un nez et deux yeux, un nez entre les deux yeux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret