gruyeresuisse

06/07/2014

Claire Koenig la trapéziste

 

Koenig bon.jpgLe monde de Claire Koenig ressemble à un purgatoire. Mais débarrassé du vice et de la vertu, donc de coupables ou d’innocents. L’être a de facto disparu. Il n’y a pas de vide mais encore moins de plein. Reste la juste place pour l’imagination et afin que les traces, les filets de peinture dansent dans l’espace, s’envolent même lorsqu’ils zonent près des abîmes. L’œuvre est immobile / mobile, devient terre dans l’éther. Elle fuit les légendes dont - implicitement pourtant - elle renvoie  un écho ; une double conscience dans l’exercice de déliés et de déliaisons. L’œuvre propose de fait une étrange scène. L’agitation  demeure. La douleur est suggérée par le noir et la ruine mais la vie reste quoique délocalisée, écourtée, ramenée en arrière ou reprise en ce qui tient d’amoindrissements, d’ébauches et rognures. S’y souffle le chaud et le froid, s’y organise l’apocalypse. Il rend dieu "désespérable" et rappelle que ce qui est parti ne revient pas.

 

 

Koe,ig bon 2.jpgNéanmoins dans la fragilité des lignes, leur légèreté, Claire Koenig reste une trapéziste. Perchée gracile sur certains trépas elle les transforme en doux pires et soupirs. Si bien que par ses œuvres l’artiste sortie d’un cirque Grüss métaphysique devient presque l’horlogère des heures légères. Elle entend sur le Léman les rieuses mouettes. Pour chacune  elle crée un univers particulier venu des temps anciens mais dans lequel louvoie une forme de postmodernité. Créer pour la Lausannoise ne revient pas à mettre de l’ordre mais pénétrer des arcanes étranges à la « croisée » impossible entre la plus et le moins sans que le résultat soit nul. Demeurent une élévation et un épuisement, une faille et une présence. Il faut entrer en vibration avec ces images fantômes.  Entre compression et détente surgit la pure émergence en perte d’équilibre où un affect bat sans la moindre sentimentalité de bazar. Reste l’intransigeance et une cruauté blanche (par effet de noir). Chaque œuvre retient un « precious little » (comme disait Beckett). Ce précieux rien sabre l’azur, le blanc de la page, la pensée mais pour contredire sa mélancolie naturelle.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


L'œuvre de Claire Koenig est visible entre autre Galerie LigneTreize, Genève, FLAC, Lausanne.

 

Alain Huck : circuits mouvants des images fixes

 

 

Huck bon.jpgAlain Huck, Skopia, Genève.

 

 

 

Dans le travail d’Alain Huck l’image est là tout en « disparaissant ». L’artiste de Vevey propose des plans larges, englobants, parfois monumentaux. La couleur qu’il applique sur la surface par divers processus numériques est un trompe-l’œil, une soumission de faussaire au réel. Le créateur cultive un kitch particulier et  une séduisante imposture facile à déjouer puisqu’il joue avec. Mais le rôle de telles images est bien plus complexe : elles spatialisent le temps et temporalisent l’espace. De plus elles arrêtent des moments ou du moins stoppent la vitesse ou l’écoulement (d’une chute d’eau par exemple).

 

 

 

Huck.jpgL’image crée une peau, un corps. Mais il lui fait un vêtement d’accrocs, de rides, de froissures, d’effilochements, de recouvrements à travers des textures particulières. Elles ne viennent pas seulement du réel en représentation mais de la technique qui la crée. Le travail met le cours du temps en majesté paralysée mais non sans beauté. Tout se pare d’une vulnérabilité, se drape de réseaux épidermiques. Se crée un trouble entre ce qui est retenu de la réalité et sa théâtralisation. Le spectateur hésite, avance. Il est à la fois complice et exclu. Complice de l’illusion. Exclu par un spectacle qui le pousse à l’admiration.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/07/2014

Sophie Alfonso à contre-oubli

 

 

 

Alphonso.jpgSophie Alfonso : TMProject, Genève.

 

 

 

Si dans les collages de Sophie Alfonso la nuit palpite parfois d’étincelles, les dieux et les hommes sont voilés comme des tambours. Ce sont des lépreux qui trainent armes et crécelles dans un théâtre où persiste malgré tout la tendresse là où  un visage d’enfant songe. Sans son silence où tout mot deviendrait bulle et la douleur se fait nulle. L’artiste fait croitre qu’un tel ange est irremplaçable même si dans d’autres images l’histoire des hommes est vue par des yeux plus désespérés. Des obus chargés à dos d’hommes portent la mort telle une maîtresse brune qui repousse tout amour. Néanmoins dans une telle œuvre rien n’est forclos. Le dessin par sa technique et sa facture casse les effets  de l’horreur, il évite que nous butions sur le paraître et fait refuser les Maîtres vus parfois dans la puissance d’une contre-plongée.

Alfonso 3.jpg

 

La jeune créatrice ouvre le réel, le pousse dans une immensité céleste. Reste   l’étrange qui arrache le quotidien de sa nasse. Contre le jeu sans pitié des hommes l’œuvre  impose à tous les médusés de diableries une poésie  d’émoi. Une comète enfonce Jupiter sur un fond de bleu, des rêveries apparaissent : une fillette éblouissamment belle n’a pas besoin de prendre des poses. Son simple regard suffit. Elle crée un salutaire malaise face aux malentendus et aux mensonges des Ubu et de ceux qu’ils abusent. Tout reste néanmoins ambivalent en une telle œuvre. Elle échappe donc aux niaiseries. Rêvant Lorca, reniflant les Alphonso 2.jpgorages sa créatrice redresse la torsion des tripes. Une lune arbore sa blondeur ; tout ce qui surgit à sa lumière dérange. Mais il ne convient plus de laisser à la noirceur son emprise : soudain Eros devient simple autant que clair le jour.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret