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13/07/2014

La nudité qui ne laisse rien voir : Clémentine Bossard

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Plus que se situer entre l’univers de la narration ou du documentaire l’œuvre de Clémentine Bossard ouvre une poétique où travaille l’énigme de l’imaginaire. Paysages et personnages nocturnes ou évanescents mais toujours troublants créent un absolu particulier. Le réel le plus cru n’y est pas pour autant sacrifié. Tout est présent de manière fragile et flottant dans des éclairages aussi froids que prégnants. Ils donnent à chaque corps ou lieu un état de latence que traduit bien le titre d’une série de l’artiste : Volny Doma (maison vague). Au-delà de tout cliché (même et surtout lorsqu’il s’agit de la nudité) l’artiste crée une théâtralité particulière et une présence fascinante soit dans les bains publiques en Russie, soit au milieu les friches industrielles.  La relation au corps et à l'espace y est revisitée entre réalité et onirisme dans une approche que Clémentine Bossard définit ainsi : "Entre mon regard et celui de ma caméra j'essaie de retrouver une présence que l'on peut parfois perdre lorsqu'on se retrouve derrière le viseur ou face à une image et son aspect bidimensionnel ou plat". 

 

 

 

Bossard.pngLa photographe fait de la transparence un mixte de mensonge et de mystère. Celle-ci est donc le contraire d’une évidence. Au voyeur  de se débrouiller là où le génie de l’artiste consiste à échapper à la médiocrité des certains regards. C’est une manière de porter atteinte aux règles même celles du refus de l’existence de la part de celle qui ne se moque jamais du plaisir. Pour elle les initiatives de manquer à la vie sont trop nombreuses. Elle les remplace par tentatives d’évasion ou des efforts de liberté. Cela permet de mettre en abîme le néant pas une poétique de scansions qui se différencie du commun photographique. L’être surgit souvent dans sa splendide solitude mais aussi en sa volonté de s’amuser de tout. Grattant les dépôts du réel Clémentine Bossard saisit donc l’inatteignable. Il ne s’agit pas de modifier le pessimisme mais de lui provoquer une entorse là où, étant donné les décors,  cela reste inattendue.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

11/07/2014

Peter Knapp contre tout renoncement et contre toute attente

 

 

Knapp.pngPeter Knapp, « Elles, 101 regards sur les femmes », Musée des Suisses dans le monde du 11 juillet au 9 novembre 2014.

 

 

 

Grand prêtre de la mode, Peter Knapp n’a jamais sacrifié à sa tyrannie. Et ce par une sorte d’instinct de conservation qu’il a saisi très jeune chez les artistes - Kandinsky et Giacometti entre autres. Dès lors sa propre œuvre de photographe, dessinateur et peintre se dresse toujours contre les apathies.  Le dynamisme de création se conjugue aux grands textes et aux leçons de l’histoire qu’il contribue parfois à connoter ou à déconstruire (cf. sa mise en image de « écriture ou la vie » de Jorge Semprun, Gallimard). L’artiste prouve que l’être  (femme ou homme) n’avance  jamais sur du solide et n’adhère parfois au monde qu’à la fortune des bourreaux et l’infortune des victimes. Néanmoins la flamme créatrice traverse le sang et la mort : Knapp garde la force de s’arracher à tout ce qui conspire à l’usure et l’anéantissement. 

 

 

 

Knapp BON.jpgContre la nuit du monde et contre les aspirations dérisoires d’esprits fourbus l’œuvre se dresse en ne cessant de se renouveler dans la rage qui la secoue entre autres à travers la vision des femmes. D’autant que ce qui donne le frisson et attise la terreur l’artiste le refuse. Il  assigne à son travail une fonction de médiation et de méditation. S’il  ne conçoit  certainement pas l’époque comme un âge d’or, la femme permet de l’envisager au moins comme une utopie possible lorsque l’art l’élève face aux enfers et à l’apocalypse.  Ne jubilant jamais à l’idée du désastre  Knapp en tire des visions conséquentes qu’ont occultées ses photographies de mode.

 

 

 

Knapp 2.pngMais tout compte fait elles aussi se dressent contre l’apothéose des idéologies aux transes douteuses. Dans le futile reste une tension auquel l’artiste demeure fidèle jusqu’au moment où il s’est appesanti plus à fond sur ses propres opérations et images mentales. Jamais influençable quant à ses fondamentaux, le créateur inventent des aveux sans narcissisme. Sous - parfois - des apparences trompeuses ses œuvres ne cesse de pressentir et de surveiller l’impuissance de l’histoire et de tous ceux qui l’entretiennent et dont il fit - entrant par la petite porte du futile – partie avant de courir après l’insécurité sans jouer les martyrs ou à l’inverses les frivoles. Knapp reste par essence âpre aux tourments de son temps. Son art en est bien plus qu’un simple commentaire. Le plasticien partage  les supplices de ceux qu’il a évoqués  en l’expression d’une révolte généreuse et douce dont la femme reste le modèle parfait.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

10/07/2014

Marie-Luce Ruffieux : traversée des miroirs

 

 

 

 

Ruffieux.jpgLa Lausannoise Marie-Luce Ruffieux est écrivain et artiste plasticienne. Avec ses vidéos, ses installations et ses textes elle offre une matérialité particulière aux images comme à la langue en s’intéressant aux liens et aux interactions qui unissent les divers médiums entre eux ainsi que le réel à l’imaginaire. Son livre « Beige » (éditions Héros-Limite) ressemble à un écran froid sur lequel une suite de films transparents et épais illustre à la fois la proximité et le lointain du quotidien. Par son langage attentif au moindre détail l’œuvre attire et séduit par une esthétique du clin d’œil et d’une (fausse) nonchalance expressive. Avec l'artiste les vocables deviennent ce que Beckett en espérait  "des mots aux mots sans mots". Et les images des images sans image. 

 

Ruffieux 2.jpgA la dynamique du continuum s'impose la vérité du discontinu, de la charpie. Demeure une simplicité non insignifiante mais mal signifiante qui est le propre même de la subversion dans l'art.  L'image - telle qu'on l'a conçoit - disparaît au profit de ses vides. Elle cerne un informe à qui elle donne surface et profondeur et prouve que le vide est autant dans les mots qu'entre eux. L'artiste devient à ce titre un  "ôteur" où  le « tout », en étant,  n'est pas ou n'est plus. Autour du vide créé louvoie  une volupté particulière. Il faut en accepter le silence entre pénétration et épuisement, faille et présence, compression et détente de la pure émergence contre le chêne à forme humaine et le bruit des hannetons. Du moins les rares qui restent. 

 

Jean-Paul Gavard-Perret