gruyeresuisse

25/09/2014

Heike Schildhauer : éboulis de l’inexplicable

 

 

 

Schildhauer 2.jpgDe chaque blessure Heike Schildhauer fait jaillir une lumière étroite.  De partout formes et couleurs lavent les nuits de cendres. Le blanc, le rouge font surface dans un présent presque impossible. Chaque œuvre rameute des rencontres toujours à venir et qui ont déjà eu lieu. Restent des histoires de labyrinthe où vagabonder à l’aune de l’inépuisable.  L'art ressemble au silence même si l’artiste n'ignore rien des bruits du monde.  Mais grâce à elle l’inquiétude qu'ils provoquent est exsangue. Ne reste que des sentinelles  au dessus du vide pour au besoin y glisser afin  d’« être skieur au fond d’un puits » (Henri Michaux) sans Dieu ni maître nageur. Le tout par dissolution,  osmose, capillarité, humour et émotion entre candeur et intransigeance. Surgit le mystère, l’étrange où l’énergie circule sans séparer du monde par impacts enfantins et graves. Casse-noisettes en bois, des pommes de pin en porcelaine, chiens en ballons gonflables augmentent un trouble que l’artiste module par le titre même d’une de ses anciennes expositions  “Don’t worry” là où la créatrice prenait comme clé une phrase de Louise Bourgeois : “Le travail artistique est une restauration”.

 
Schildhauer.jpgLes images d'Heike Schlidhauer ne sont ni des ciels, ni des songes. Elles sont poreuses. Il y a en elles du maïs et des perles.  Lieuses de murmures, de gravités et parfois de sourire leurs  éboulis, créent des  tracés d’insaisissables accords. Le lointain devient le  quotidien pour éprouver le parfum de fenouil d'un désir exilé. Floconneuses mais nettes, mi mystérieuses, mi secrètes elles annoncent qu'un corps est venu. Le voici à la lumière afin de révéler l'obscur noyau d'un secret dont on ne saura rien sinon quelques indices où les couleurs boivent  la lumière d'obscur  pour arracher au temps sa nature et sa peau.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 Expositions à venir : Chateau Militaire et Musée Alexis Morel, Morges. Les deux du 9 octobre au 30 novembre 2014.

 

 

 

 

23/09/2014

Véronique Desclouds : toute la beauté du monde

 

 

 

 

desclouds 2.jpgL’œuvre de Véronique Desclouds s’inscrit dans la parfaite opposition de ce qu’écrivait Madame de Sévigné : « Dans le Morvan, pas de bon vent, pas de bonnes gens ». La Genevoise pêche jusque dans les étangs les plus noirs et sombres la force profonde et la beauté du monde et des gens. Elle remue le portrait et le paysage avec intelligence, délicatesse et attention. Quelque chose sort toujours de l’ombre et rutile.

 

 

 

desclouds.jpgDe longues berges écartées de brune, des montagnes burinées par le murissement trouvent un mouvement inattendu, de vieux visages inventent une douce complicité en soulevant l’incandescence où passe la vie. Chaque photo est un trésor dont Véronique Desclouds nous fait complice. Le regard est submergé de présence poétique. Les chaînes de montagne descendent comme des bijoux, les visages deviennent intenses sans chercher à plaire pour autant. Tout glisse de l’évidence au secret. Le filet noir à fines mailles cueille la « proie » comme l’écumette à la surface des sucres. L’artiste offre par effet de paradoxale évidence l’inconnu.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

13/09/2014

Thomas Bayrle : art & déterminisme – du pope au pop

 

 

 

 

 

bayrle.jpgThomas Bayrle, Galerie Mezzanin, Genève, Septembre-novembre 2014

 

 

Pour Thomas Bayrle art et religion sont inséparables. La jonction n’est pas nouvelle mais l’artiste la développa - come Beuys - à partir de l’iconographie chrétienne et ses bâtiments (monastères, églises, cathédrales). L’idéologie chrétienne a fondé des séries d’images-codes : position du corps du christ enfant par rapport à la Vierge, déclinaison des couleurs, etc.. L’artiste s’est donc d’abord intéressé à toute cette évolution historique qui ressemble à une déclinaison « musicale » de thèmes de base selon diverses productions aussi personnelles que de masse. Chaque artiste religieux crée en effet pour le peuple afin de l’endoctriner. Le caractère communicationnel de chaque œuvre est central et plus important que son caractère « avènementiel ». Les peintres religieux sont donc les précurseurs inconscients de ce qui allait s’appeler « la communication de masse » et selon des techniques qui reposent sur l’émotion propre à troubler les croyants, renforcer leur foi et la peur du « Maître » ou « Père ». Le créateur puise sa vision de l’art dans cette histoire de près de 1000 ans dont il offre une torsion particulière, « païenne » et « pop art ». Elle entre en écho révulsé avec les productions de communication politico-commercio-artistique du temps. Thomas Bayrle crée un moyen d'opposer être et devenir, vérité et illusion. Il souligne que - acquis ou inné - le déterminisme de l'art est réel. Il rappelle que celui-ci pose  le problème du temps et de l'espace politique et idéologique.

 

 Bayrle 2.jpg

 

Comme pour Jan Voss, selon Bayrle l’art est  un moyen de connaissance ludique. Les œuvres en sont plus que la trace : les "résidus" scénarisés de manière ironique dans des saturations et sérialités d’empreintes. Après la religion - dont l’iconographie s’éloigne- la sexualité rôde selon divers traitements iconographiques. Explorant diverses techniques Bayrle reste aussi le maître des changements d'échelle et adore faire en grand ce qui a existé d'abord en petit (l’inverse est vrai aussi) afin d’attribuer aux images une dimension supplémentaire. Pourtant l’artiste ne se disperse pas : sans cesse il  reprend son propre parcours en remisant tout et en jouant encore sur dimensions, couleurs et matériaux divers selon des oppositions dialectiques. Demeure la prolifération signes, lignes, et images en perpétuels transferts et transbordements. Couleurs et rythmes délivrés de l'imitation sont mis en accords et désaccords dans ce qui tient non à l'abstraction ou à la figuration mais de leurs décalages. Dans la diversité sans hiérarchie de l’art contemporain, le plasticien exprime son tempérament, sa sensibilité tout en développant une analyse critique des images en des expériences "extraterritoriales" aux accumulations de réseaux, de formes aux vibrations fractales, tendues, ludiques. Se confronter à l’œuvre permet de comprendre l’énigme de l’art. Il est moins opaque qu’il n’y paraît. Par interstices, rapprochements, disjonctions Bayrle propose  plus qu'une image : une idée. Non juste une idée mais une idée juste qu’il veut vérifiable même si dans le travail poétique du plasticien l’art garde une puissance qui dépasse autant la raison  que la croyance aux idéologies quelles qu’elles soient.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret