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01/04/2018

Victor Fatio : les territoires repliés

Fatio.pngBarbara Polla, « LA PRISON EXPOSEE, Champ-Dollon à Penthes », Château de Penthes, Genève, du 25 avril 2018 au 30 octobre 2018.


L’exposition « La prison exposée » est organisée par la « Fondation pour l’histoire des Suisses dans le Monde » et Barbara Polla en est la curatrice. Elle émane d’une première brève exposition qui a eu lieu en 2017 à l’occasion des 40 ans de Champ Dollon, avec publication d’une livre, avec les photos de Victor Fatio et les dessins de Patrick Tondeux. Cette exposition s’inscrit dans la problématique du respect de l’autre et des droits humains fondamentaux quelles que soient les personnes concernées. Grâce à la collaboration avec Champ-Dollon et à la présence d’artistes contemporains l’exposition permet de réfléchir sur l’altérité et la difficulté d’accepter « l’autre », de surmonter l’obstacle de la différence et de la diversité pour transcender certains rejets. Les stéréotypes ne doivent pas nous induire. Ils ne sont pas à sucer.

Fatio 2.pngMais pour cela il faut vaincre les idéologies qui appellent à l’exclusion. Souvent les idées reçues sont des animaux bien gras et l’élémentaire humanité bascule. Le travail des artistes devient un contre feux. Le genevois Victor Fatio après de multiples reportages et séries sur divers sujets s’est intéressé à la prison afin de changer nos points de vue sur le milieu carcéral. Après diverses études il a suivi une formation à la Haute école du travail social de Genève. Il travaille depuis 2001 à la prison de Champ-Dollon en tant qu'intervenant socio-judiciaire. Ses 16 années d'expérience lui ont permis de voir in situ ce que public ignore, veut ignorer et ne peut même pas imaginer. Il a immortalisé des clichés d’un lieu de vie ou l’humain occupe malgré tout une place centrale. L’expérience photographique permet de donner au reportage sur un lieu hermétique un moyen de casser les murs pour laisser voir ce qui se passent à l’intérieur.

Fatio 3.pngLes images exhibent les indices d’identités cachées derrière ces murs afin d'avancer dans la compréhension d’une communauté honnie. La prison n’est plus considérée seulement comme l’île des pestiférés où les « exilés » vaquent, raturés du monde derrière les frontières de béton et de barbelés qui les ensevelissent. Barbara Polla veut - entre autres - dénoncer que ceux qui sont enfermés, le sont parfois pour de simples raisons d’immigration. En croyant tenter leur chance ils se retrouvent à l’état de damnés. Il faudrait parfois un peu d’imagination et d’humanité pour casser les fantasmes que l’opinion contribue à forger en se contentant de demander la prolifération de tels murs.

Jean-Paul Gavard-Perret

31/03/2018

Julie Gilbert : messages aux inconnu(e)s

Gilbert.jpgJulie Gilbert, « Tirer des flèches », Héros limite Editions, Genève, 2018.

Aux emballeurs, transporteurs, voyageurs ou touristes Julie Gilbert propose ses services en tout bien tout honneur. Via son site ou aux guichets de théâtre elle se propose de mandater un poème à celles ou ceux qui en expriment le souhait. Il y a donc l’émission d’une sorte de carte (postale téléphonique si l’on peut dire) d’un territoire dont la poétesse ignore tout de l’apparence.

 

Gilbert 2.jpgAdepte de gageures l’auteure aime les paris transversaux pour animer à travers son imaginaire de petites choses de l’histoire des autres. Certes il y a l’écriture d’un coté et la vie des mandants de l’autre. L’écriture ne la sauvera pas : mais Marguerite Duras nous a déjà appris qu’elle n’est pas faite pour ça. Néanmoins la poétesse propose des possibilités intempestives de « résurrection » en de tels fléchages aux cibles floutées.

Gilbert 3.jpgElle oblige à accepter de franchir une limite en créant le saut vers ce qui échappera toujours au cerclage de la raison. Julie Gilbert propose une étrange proximité communicante. En joignant l'abstrait et le concret elle ne se contente pas de l’exploitation anecdotique des matériaux ténus : l’écriture redouble l’histoire d’inconnu(e)s par une invention formelle saisissante.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/03/2018

Les étranges corpus de Grégoire Bolay l’activiste minimaliste

Boley.pngGrégoire Bolay, « Rationalisme », Centre d’art contemporain, Genève, à partir du 22 mars au 13 mai 2018.

Reprenant à sa main une forme de minimalisme, Grégoire Bolay replace l’art dans une réalité contemporaine concrète. Il retient par exemple des « Gestes fossiles » témoins d’actions passées au sein de références conceptuelles, populaires ou personnelles. Tout semble une suite d’expériences incertaines, aux apparences parfois absurdes, parodiques ou poétiques. La contradiction est un point de prédilection pour le créateur. Il associe spéculations, contraintes et anecdotes par divers croisements ou réductions dans un système de correspondances sémantiques et visuelles productrices d’ambiguïtés interprétatives et dont le « Rationalisme » répond à une seule logique : que l’art soit « le miroir du monde » (dit Bolay) et parfois son mirage ou son miracle.

Bolay 2.jpgL’artiste ne travaille jamais d’après modèles. Il crée ses œuvres de mémoire comme dans sa série de shaped canvases « M.O. » (Mémoire objet). Ils représentent des "choses" dans un style qui intègre les « maladresses » du souvenir. Le tout inspiré par la bande dessinée. Cela engendre des représentations aussi naturelles qu’étranges au sein de peintures, sculptures et dessins apparemment de mauvaise facture créés par un artiste qui se dit « paresseux » mais travaille avec méticulosité. Le tout en ignorant la fiction ou la représentation humaine (sinon de manière allusive). L’importance des objets suffit à créer des narrations énigmatiques.

Bolay 3.jpgGrégoire Bolay semble montrer une chose et son contraire pour créer l’hésitation nécessaire à un espace de vérité qui contredit la « vocation » qu’on accorde à l’artiste et la puissance qu’il revendique trop souvent. La forme vient de l’intérieur mais une question demeure : « de l’intérieur de quoi ? ». L’œuvre avance ainsi  d’autant que la vie n’est passionnante que dans ce qui se dessine et se crée afin de savoir si "les choses valent la peine". L’art donne ainsi la valeur à ce qui n’est pas habituellement saisi ou mal vu donc mal montré.

Jean-Paul Gavard-Perret