gruyeresuisse

18/10/2014

Les grammages de Doris Hoppe

 

 

 

 

 

Hoppe.jpgDoris Hoppe donne au rêve prétexte et nourriture. Au rêve mais aussi à la réalité. Telle Yadwigha elle règne en maîtresse sur le domaine des ombres et des contours : des présences secrètes ne s’y révèlent que par les clartés furtives. Elles s’accrochent à la saillie ou à la nervure des incisions qui prennent les lueurs d'étain de l’aube ou les accents cuivrés du crépuscule. L’artiste genevoise n’ignore rien de ce qui - fuyant les duretés du jour -  va connaître dans un paradoxal abandon une intense existence. C’est le moment entre tous favorable à l’enchanteresse : se relâchent les mailles de la vigilance, surgissent des fantômes aussi durables que réels. 

 

 

 

Hoppe 2.jpgCréer devient le moyen d'inciser le silence sans pour autant le faire crier. Simplement le regard vacille lorsque la créatrice s'empare des architectures ou des visages. Elle dessine leurs contours ou leur complexion afin que se murmure un secret. Dans chaque visage une foison est possible là où tout est teinté de blessures secrètes. Doris Hoppe concentre l'espace de ses grammages. Ils créent à la fois une fluidité et une complexité. Une vérité poétique singulière  ouvre, incise les masques humains, les lignes d’architectures. Le creusement crée la levée du souffle comme celle du jour. Par grammages et courbes  la verticalité se transforme, le visage semble un treillis. . L’image - la vraie -  rejoint dans la nuit liquide un secret absolu.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

09/10/2014

L’hyperréalisme selon Franz Gertsch

 

 

 

 Gertsch Portrait de l'ar..jpgFranz Gertsch, « Ouvres », Skopia – Ph. Jaccaud, Genève du 8 novembre - 20 décembre 2014.

 

Franz Gertsch est né en 1930 à Morigen (Suisse), il vit et travaille à Rüschegg-Heubach. Bien en avance sur les artistes de sa génération il fait de belles impasses sur les classiques de son époque, oublie le jazz et l’abstraction. Il est happé par la radicalité d’un réalisme violent et la rock culture. L’artiste cultive en ses toiles l’illusion revendiquée de ce qu’on nomme le photoréalisme. Mais de fait son travail pictural (parfois incompris ou trop relativisé) pousse plus loin les limites du réel que l'appareil photographique saisit.

 
Gertsch bon.jpgLa galerie Simmen présente en 1949 la première exposition personnelle de l’ancien élève l'école de peinture de Max Von Mühlenen (Berne).  Mais c’est vingt ans plus tard que le langage spécifique du créateur prend vraiment place. Et ce de manière intempestive : sa première peinture réaliste : « Huaa ...! » en 1969 (cavalier au galop) devient une double page du périodique « yéyé » « Salut les copains »...  L’année suivante - mode aidant par réaction à l’abstraction -  ses scènes de famille, de groupes, ses portraits in situ du milieu de l’art font reconnaître l’artiste qui participe   à la Documenta 5 de Kassel. Cette première période est magnifiée par  son  « Patty Smith ».

 

Gertsch bon 2.jpgPour la Biennale de Venise de 1978 Gertsch a exposé dans le cadre de « Dalla natura all'arte. Dall'arte alla natura ».  Cette période marque une évolution. L’artiste se focalise sur le portait (dont le fameux « Johanna II ») puis il se dirige vers la gravure sur bois par piquage avant de retourner à la peinture qui, sortant de la figuration, glisse vers une forme d’abstraction extrême-orientaliste en une réflexion sur la couleur, les éléments  premiers et le végétal. Puis il revient aux portraits de très grands formats. Ils sont devenus des icônes de l’art et se retrouvent dans les grands musées du monde.

 

En Suisse le musée qui porte son nom a été façonné à la mesure de son œuvre. Et au Quartier des Bains de Genève la galerie Skopia - Ph. Jaccaud propose les œuvres récentes de l’artiste. Il renoue avec certains invariants (revisités) de son œuvre. Son univers est rempli de lumières, de couleurs mais aussi peut jouer de la monochromie et du sombre. L’artiste prouve qu’en dépit de l’âge il sait évoluer et ne vit jamais sur des « avantages » acquis. Par effet de réel ou de sa recomposition celui-là prend toujours  un aspect mystique. L’instance de la peinture crée  un écart afin d’ouvrir la réalité sous-jacente pour la faire respirer et la soustraire à la simple apparence.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

07/10/2014

Tatiana Trouvé : Redistribution des cartes pour un nouveau territoire

 

 

 

 trouvé 3.jpgTatiana Trouvé aime pécher dans les eaux du lac Léman uniquement quand elles sont troubles. Elle renverse les éléments qui constituent l’art et permettent l’exposition et la mise en espaces. Les utilitaires voués à normalement à un rôle secondaire deviennent des bronzes et s’emparent du lieu d’exposition selon une belle torsion. Des objets non malléables (fils électriques, etc.) deviennent - coulés dans la matière noble - rigides. Ils correspondent parfaitement aux dialectiques chères à l’artiste. Elle ne cesse de jouer de l’éloignement et de la proximité, de la transparence et de l’opaque, de la verticalité et de l’horizontalité.


trouvé 2.pngLa mentalisation de l’espace physique se décline selon bien des perspectives. Par exemple l’insertion des dessins de l’artiste en des structures d’acier prolongent les images sur papier et créent une ergonomie esthétique d’une intensité créatrice de liberté : plans et  perspectives sont démultipliés par effet de profondeur et d’abîme.  En d’autres propositions l’arte-povera est revisité et surtout transformés. Matelas voués au rebut, lamelles de bois réunies en une gerbe, cadenas scellés dans les rochers ouvrent à une poésie de l’énigme tout en créant une complicité avec le spectateur.


trouvé.jpgToutes ces pièces deviennent les servantes d’images muettes et pourtant parlantes tant pour la conscience que pour l’inconscient. Elles appellent au mouvement à travers ce qui reste a priori figé. Il convient donc de s’approcher sans bruit de telles œuvres afin de cerner tous les possibles de leurs lieux. Leurs horizons - même bouchés - libèrent mais peuvent faire tout autant frissonner. C’est comme dérober un peu de vif-argent aux ténèbres dans une succession de vertiges.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret