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22/03/2016

Bestioles et créatures : Bruno Pélassy

 

Pelassy.jpgBruno Pelassy, Mamco, Genève du 24 février au 1er mai 2016

 

Pendant sa courte période de création, Bruno Pélassy (décédé du Sida à 36 ans) a construit une œuvre originale constituée de pièces assimilables à des sculptures  où se mêlent la gravité et le burlesque, le sophistiqué, l’excentrique et l’obscène, le précieux et le précaire. Celui qui a travaillé à la Villa Arson de Nice a bousculé avec brio et allégresse les genres sexuels eu cultivant un art « décadent » de l’ornemental.

 

Pelassy 2.jpgProche de Marie-Eve Mestre, Brice Dellsperger, Natacha Lesueur, Bruno Pélassy était capable de travailler colifichets et parures. D’où, entre autres, ses sculptures de perles et ses assemblages. Ils cultivent un gout du merveilleux particulier car dégingandés. On retient ses poupées « trendy » évoluant dans des aquariums et ses « bestioles » habillées de costumes excentriques. Existe autant une sidération envoutante qu’une sorte de Grand-Guignol. Le bestiaire de l’artiste est paré aussi de serpents (tels l’Ouroboros autophage symbolique du destin de l’artiste) glissant sur des pans de velours.

 

Pelassy 4.jpgLes pulsions de vie et de mort rôdent sans cesse dans une telle œuvre. Elles sont soulignées par son film « Sans titre, Sang titre, Cent titres » - compilation hachée de courts morceaux de films documentaires ou de publicités. Le plan d’ouverture de Shining de Stanley Kubrick revient en leitmotiv comme annonce d’une mort annoncée. Monté seulement sur bande VHS, plus le film est montré plus il se détériore. Et c’est là tout un symbole.

 

Pelassy 3.jpgCe processus de détérioration se retrouve dans la série de dessins de l’artiste « We Gonna Have a Good Time » où les modèles de salons de coiffure sont détruits progressivement par la maladie. Pélassy reste le créateur d’une œuvre majeure. Déjà présentée il y a quelques années au Mamco elle retrouve dans le même lieu, en cette nouvelle exposition, tout son lustre et sa force. Culture populaire et l’expérimentation s’y croisent en des hybridations pour le moins étonnantes. Le langage plastique et ses excès sont capables de produire une unité et une dissémination d’où jaillissent la force de vie et sa précarité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

        

16/03/2016

Les combinatoires de Mauren Brodbeck

Brodbeck 2.jpgMauren Brodbeck, « Mood Motel », Andata-Ritorno, Genève, “Mauren Brodbeck Oeuvres photographiques / Photographic works 2004-2014”, 17 mars – 24 avril 2016.

 

Mauren Brodbeck est artiste, cinéaste, photographe, compositrice, designer, performeuse, musicienne. Elle intègre souvent à ses photographies des interventions graphiques et formelles afin d’effacer certains détails et de ne conserver qu’une essence de l’être, du paysage, de l’objet. L’approche tient autant du minimalisme que d’un goût pour les couleurs à la fois fortes et intempestives. L’artiste les découvre en laboratoire par l’expérimentation de produits chimiques. Une sorte d’architectonique est toujours présente : sur la photographie originale la plasticienne crée effacements, lavages, collages, superpositions pour donner à l’image de base une émotion particulière. Tout un jeu de montré-caché suit son cours et crée un univers original. Il n’est pas sans rappeler un certain pop-art (Warhol, Lichtenstein) mais tout autant le kitsch (Gilbert & George) et la mode ou le design (Yvonne Kwok, Alexander McQueen).

Brodeck 3.jpgL’œuvre est comme sa créatrice : sensible et libre. L’extériorité inhérente aux images ramène à une forme d’intimité. Les quartiers résidentiels ou industriels, les motels sont la base de « sonic landscapes » multi-sensoriels et poétiques : «Dans mon travail la couleur est là. Elle dit tout. Les secrets. Les blessures. Les rêves. Les erreurs. Les amours. La vie. Toi. Moi. Nous» écrit l’artiste. La recherche de l’identité et ses représentations sont les thématiques majeures d’une œuvre aux multiples croisements. L’imaginaire a pour socle le réel mais il en décolle et le reconstruit en formes et traces. Elles perlent, s’épluchent et virevoltent en divers types de progressions. Fausse baroque, vraie postmoderniste l’artiste oblige à un regard affûté. Loin de tout maniérisme la Genevoise fait du lieu de l’image celui d’une « espèce d’espace » (Michaux) envahie de couleurs et de formes à finalité abstractives. Jaillit une forme d’hantise du non-lieu par effet de transferts et de reconstruction.

Jean-Paul Gavard-Perret

09/03/2016

Barbara Polla : avatars et corps-machines

 

AAPola 2.jpgBarbara Polla, « Troisième vie », Editions Eclectica, « Vingt-cinq os plus l’astragale, Collection ShushLarry, art&fiction, Lausanne


L'héroïne de « Troisième vie » de Barbara Polla est comme son auteure : elle aime connaître les mâles. Les deux goûtent leur sexe, leur force physique, leur don pour l'interpénétration plus que pour la prédation. Pour se faire une idée de leurs réactions Rébecca, bio informaticienne, s'est implantée des nano puces dans tout son corps (même en ses intimités) pour enregistrer et stocker les organes et cloner une galerie humaine. L’héroïne dévoile leur secret et prouve que le cerveau, contrairement à l’ordinateur, ne possède ni centre ni périphérie  : "c'est un amas" dit celle qui a l’inverse rend vivants ses ordinateurs. Ils deviennent capables d'aimer, de le dire, grâce à la poésie inoculée en eux. L’héroïne d'une auteure à la jonction de Simone de Beauvoir et d’Angela Carter est proche d'atteindre ses objectifs. Après ses deux premières existences la troisième semble apte à reprendre le fil de son histoire originelle dans un ailleurs voire un retour amont "avec les mêmes puces et les mêmes clones dans sa galerie humaine".

AApola.jpgC'est l'occasion pour elle de "faire un pas de côté, de prendre un chemin de traverse". Mais quelque chose résiste puisque "la seule manière de connaître l'autre c'est soit de l'habiter soit de l'avoir été". Mais cela n’est pas une donnée immédiate de la conscience -  fût-elle numérique. Et l’auteur pousse la quête engagée dans ces quatre précédents titres (« Victoire » (L’Age d’Homme), « Tout à fait femme » et « Tout à fait homme » (Odile Jacob) et son ironique « Astragale » . Le corps de la femme y est encore plus glorieux et toujours désirant. Mais Barbara Polla butte de nouveau sur le problème du désir et de l’affect. Il reste au  centre de son interrogation. C’est pourquoi ses livres touchent à notre plaisir, à notre jouissance et, en conséquence, à nos possibilités d’angoisse puisque nos certitudes se voient interpellées par cette modification de la féminité. L’auteur poursuit un chemin de reconnaissance au milieu des méandres et des chassés-croisés de ce qui se nomme trop énigmatiquement amour et dont le livre « 25 os plus l’astragale » crée le squelette ou le Meccano de la Générale helvétique.


Jean-Paul Gavard-Perret