gruyeresuisse

28/02/2015

Laurent Cennamo : échafaud d'âge.

 

 

 

 Cennamo.jpgLaurent Cennamo, « A celui qui fut pendu par les pieds », La Dogana, Genève, 96 p., 20 E.

 

 

 

Par son minimalisme, ses déconstructions, ses jeux verbaux (des plus sérieux)  Cennamo saisit le monde dans un dénuement  mais aussi une ivresse. Les deux marquent une obsession, une hantise de l'entrave dont le créateur veut libérer ses œuvres. Après avoir  réparé le trauma du passé paternel et maternel (sujets passionnants de ses deux premiers livres) la poésie se dégage  d’un lieu d'enfermement même si le mouvement est complexe comme le prouve le titre et le vers qui le complète : « À celui qui fut pendu par les pieds  / miraculeusement l'âme est rendue ». Dans ses acrobaties comme en ses épures le texte  permet de penser l'être, son rapport à l'autre et au monde selon un travail de récurrence et de frottage. A ce titre le poète  pourrait faire sienne la phrase de Braque : "une toile blanche ce n'est déjà pas si mal". Pour Cennamo c'est même bien : car à la fin il faut toujours revenir à l'essentiel : l'image primitive et sourde. Jamais loin du presque rien. En dépit de sa jeunesse Cennamo atteint en conséquence une sorte d'essence de clarté. La poésie semble se dérober mais résiste pourtant de manière essentielle. En se sens sous l'apparente banalité se cache ce qu'il y a de plus fantastique, comme il est fantastique, si l'on accepte d'y penser un peu, de posséder un nez et deux yeux, un nez entre les deux yeux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

22/02/2015

Karin Handlbauer galeriste expérimentale

 

 

 

Haudlauer.pngGalerie Mezzanin Geneva, Karin Handlbauer, 63, rue des Maraîchers,  Genève, actuellement : Christopher Willams,  “The Production Line of Happiness”.

 

 

 

Défendre l'art est un acte militant. Il faut avoir un "gros" cœur mais aussi une curiosité et un regard "intelligent". Karin Handlbauer les possède. Elle sait trouver en Suisse mais aussi en Europe et au-delà du continent des œuvres qui font bouger les lignes. Dans un monde de l'art  atteint par  la gangrène de la consommation à outrance, l’accumulation et la violence  la directrice de la galerie Mezzanin fait partager une vision de la recherche formelle qui ne détricote pas la beauté au profit d'une simple déconstruction-panacée. L'américain Christopher Willians qu'elle expose actuellement le prouve. Son œuvre relie un certain Pop-Art  à une forme d’Art Conceptuel mais outrepasse de tels clivages comme le font les œuvres d'autres artistes que Karin Handlauer défend : Christina Zurfluh et ses labyrinthes, Maureen Kaegi  et ses montages dessinés propices du meilleur "change" à la réalité.

 

 

 

Handlbauer.jpgLa galeriste n’est jamais prise au piège de l'esthétisme qui ne retient que le geste critique au détriment d'un apport plastique réellement neuf.  C'est pourquoi les artistes qu'elle illustre, en liant les deux approches dans un postmodernisme du plus conséquent, risquent d'être  rapidement récupérés  par le système de représentation "main street" et les musées du monde entier. Mais Karin Handlbauer n'en a cure. Et tant mieux si les œuvres qu'elle défend reçoivent succès commercial : elles le méritent. La galeriste aussi. Elle use le meilleur de son énergie pour résister aux tendances du temps afin de "dériver" avec acharnement vers des œuvres qui cultivent un flux plus qu'un reflux. Elle prouve qu'être galeriste est affaire de courage et de professionnalisme. Il ne s'acquiert qu'au fil du temps mais réclame aussi un sens inné de l'anticipation. La vocation de la directrice de Mezzanin est de savoir ce qui se fait afin de « proposer-voir » l'ailleurs d'un devenir en "suspens" et  de défendre celles et ceux qui prennent le relais du futur en enrichissant l'imaginaire.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

14/02/2015

L’insaisissable émotion cinétique de Maureen Kaegi

 

 

Kaegi.jpgMaureen Kaegi, Galerie Mezzanin, Genève, du 19 mars au 23 mai 2015. "Focus",  Kunstmuseum, Winterthur jusqu’à fin février 2015.

 

 

 

Il arrive que les couleurs consolent. Encore faut-il que leur  mariage consume les apparences. Maureen Kaegi l’organise. Elle distribue les couleurs en dentelles, étoilements et plages. Celles-ci ignorent la paix idéale comme les mouvements de chaos. Une intériorité émerge. Son pur commencement est la poésie de la nature défaite des entraves les plus évidentes.  Nappes et filaments créent des champs perceptifs en mirages. Ils traversent des nocturnes tels des aurores boréales.

 

 

 

Kaegi 2.jpgDes chorégraphies visuelles abandonnent quelques laisses de blanc en trainées. La texture n'est pas monologue, mais dialogue. L'ajout de pigments purs ou en glacis permet de comprendre, petit à petit,  l'obscur comme la lumière de ce qui s'ignore encore.  Tout s'enflamme ou s’étend ne formant  plus qu'une unité d'ombres et de lumières réunies sur le support. Maureen Kaegi opère dans la précision, la juste touche afin de créer le mouvement de vie. La peinture semble boire les océans et déplacer la montagne.  Qui peut la reconnaître ? Qui peut la voir ? À quelle porte vient-elle frapper ?Toujours est-il que imagination va bien au-delà de la réalité. 

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.