gruyeresuisse

09/04/2018

Les territoires repliés (suite) : les vidéos d’Ali Kazma et de Joana Hadjithomas & Khalil Joreige.

Kazma.jpgLes vidéastes proposent leur regard sur l’enfermmement dans le champ de l’exposition organisée par Barbara Polla : « LA PRISON EXPOSEE, Champ-Dollon à Penthes » ( Château de Penthes, Genève, du 25 avril 2018 au 30 octobre 2018.) Les créateurs ont posé ou introduit leurs caméras là où il n’existe ni vent ni voile. Les corps sont forcément happés par un certain viatique du néant. Les vidéos renvoient de la concentration carcérale vers une autre concentration. Celle du regardeur qui est soudain « sorti » du flux habituel des images courantes.

Kazma 3.jpgCes vidéos soulignent l’universalité de beaucoup d'aspects de la prison, de son espace-temps spécifique (Ali Kazma) ou de la création de système d'existence envers et contre tout (Joana Hadjithomas & Khalil Joreige). Les deux films de ces derniers - « Khiam » (prison naguère située dans la zone du Liban occupée par Israël et par sa milice supplétive) - montrent 6 anciens détenus, assis sur une chaise et qui parlent en fixant la caméra. Existe une forme d’expérimentation sur le récit (en particulier dans le premier film) : l’image se reconstitue par lui. Comme se reconstruisent - dans le second et par les mêmes ex-détenus retrouvés quelques années plus tard - la prison désormais détruite, une mémoire et un imaginaire.

Kazma 2.jpgLa vidéo "Prison" (filmée en Turquie) d’Ali Kazma est un travail de résistance compris par l’artiste comme celui du corps en tant que dernier « lieu » de préservation de l’individualité, de la lutte contre le pouvoir et l’uniformisation. Ali Kazma filme non des prisonniers, mais l’architecture carcérale afin de montrer la contrainte que la prison impose au corps afin de limiter ses mouvements selon une manipulation calculée. « La discipline fabrique ainsi des corps soumis et exercés, des corps dociles » écrit Barbara Polla. La violence subie est donc montrée par deux biais différents. Les vidéos s’appuient sur la vue de ce qui a été vécu et qui demandent aux détenus une lutte perpétuelle pour la survie.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/04/2018

Delphine Schacher : le monde tel qu’il est

Scacher 4.jpgDelphine Schacher, « Bois des Frères », La Grenette, NyoN, du 6 au 21 abril 2018.

Photographiant toujours en lumière naturelle, Delphine Schacher cherche dans le quotidien le plus simple le moment où quelque chose de mystérieux ou qui dérange « dépasse ». Sa série « Bois des Frères » est propice à de tels évènements. Le nom de cet ensemble est celui d’un quartier de la banlieue genevoise (Vernier). Il est composé de petites maisons de bois construites dans les années 60 pour abriter des centaines de maçons italiens venus pour travailler à l’édification des tours du Lignon. Ces pavillons - à l’origine provisoires- sont toujours habités mais abritent désormais d’autres immigrés.

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Delphine Schacher s’est fait connaître avec « Petite robe de fête » série d’adolescentes roumaines endimanchées dans un décor champêtre. Ce fut pour elle un retour amont : elle est partie à la recherche personnes photographiées vingt ans plus tôt par son père lors d’un voyage pour fêter le jumelage de leur commune avec un village roumain. « C’était la première fois que mon père voyageait si loin, et la première fois que je l’ai vu pleurer, ému par ces gens et leurs conditions de vie difficiles » dit celle qui tente toujours d’explorer la réalité telle qu’elle est.

 

 

schacher 2.jpgDiplômée de l’école d’art de Vevey elle aime faire des reportages pour partir à la rencontre des gens et aller dans des endroits dont elle n’a accès que par son travail qui lui accorde un blanc-seing. Elle a par exemple pu suivre des femmes détenues à la prison de Lonay. En 2010, elle apprend l’existence des baraquements du Lignon. Et après une première approche du lieu elle y est revenue pour rentrer en symbiose avec leurs occupants et les mettre en scène afin de « leur rendre honneur. »

 

Schacher 3.jpgLa photographe n’a pas cherché à donner des indications temporelles précises sur le lieu : « je ne voulais pas qu’on sache en quelle année nous étions. C’est pourquoi j’ai évité de montrer des habits avec des marques ou des sacs de magasin. Ce lieu n’a pas d’âge ». L’artiste donne comme toujours un caractère pictural à ses photographies en argentique. Existe plus qu’un témoignage. Les visages créent une poésie particulière et à vif au sein d’un monde pauvre mais jamais présenté de manière misérabiliste. S’y traduit autant une résilience qu’un sentiment paradoxalement extatique de la vie même si ses conditions sont des plus chiches. Les immigrants du Cap Vert où d’ailleurs sont là dans une dignité que la Vaudoise ne trahit jamais. En prouvant si besoin était qu’il n’y a pas les civilisés d’un côté et les « barbares » de l’autre. Le monde est à la fois multiple et un

Jean-Paul Gavard-Perret

02/04/2018

Karine Tissot par delà des rigidités de l’art

Tissot.jpgKarine Tissot, « Les Chroniques de l’art contemporain », L’Apage, Infolio, 2018, 216 p.

 

Karine Tissot dirige le CACY Centre d’art contemporain d’Yverdon-les-Bains qu’elle a créé 2013. Historienne de l’art, elle a travaillé entre autres au Musée d’art et d’histoire de Genève, puis au Mamco. Curatrice elle enseigne l’histoire de l’art et pratique une critique d’art pertinente et incisive. Armée d’une connaissance exhaustive des arts classiques elle demeure résolument ouverte aux expériences les plus avancées comme le prouve son rôle au sein du CACY

Tissot 2.jpgLe grand mérite de son approche est  de - sans refuser l’unité structurale d’un cheminement - ne pas s’enfermer dans l’unité d’un seul système. Son parcours « prêche » d’ailleurs pour elle. Elle a tout compris de l’art et quoique plus analyste que praticienne elle pourrait faire sienne la phrase de Cézanne lorsqu’il affirmait “ si pour boucher des blancs je mettais quelque chose au hasard je serai forcé de reprendre tout mon tableau en partant de cet endroit ”. Car l’auteure pratique de même : elle rebondit d’un article à l’autre afin de provoquer des ouvertures. Chaque analyse crée une énergie « spatialisante » au sein des nombreux trajets d’artistes. Tous ceux qu’elle retient participent d’un projet très particulier dans leur genèse de l’espace. L’auteure a défendu par exemple Sophie Bouvier-Auslander qui ne cesse d’explorer le champ des possibles sous des formes multiples qui sont possiblement transcrites par le dessin.

Tissot 3.jpgL’approche de Karine Tissot tient à la fois du tissage et du métissage. Parmi les artistes présents ici se retiendront autant des artistes de Suisse qu’internationaux : de Peter Aerschmann, Luc Andrié, Edouard Chapallaz, Mio Chareteau, Frédéric Clot à Thomas Flechtner, Franziska Furter, Andrea Mastrovito, Tatzu Nishi, Gregory Stauffer, Bernard Voïta, etc.. Pour les « illustrer » la critique sort du discursif et entre dans l’incursif. Son livre prouve par exemple combien l’abstraction n’est pas forcément une idéalisation et encore moins une conceptualisation ni même la seule fin de l’art. L'impertinente offre des épiphanies très particulières frappées de ce que certains prendront parfois mais à tord pour des non-lieux. D’où l’importance d’une approche où il n’est pas seulement à la peinture-peinture de « perler ».

Jean-Paul Gavard-Perret