gruyeresuisse

14/03/2015

Parr et pluie

 

 

 

Parr 2.jpgMartin Parr, « Bad Weather »,  Espace JB - photographie contemporaine Carouge, jusqu’au 1er mai 2015.www.espacejb.com.

 

 

 

 

 

Martin Parr court le monde afin de le photographier : après avoir braqué longtemps son objectif sur les classes moyennes et ouvrières, il s’est intéressé aux richissimes afin de montrer comment la pléthore et le luxe sont entrain de tuer la planète.  Mais l'exposition « Bad Weather » permet de remonter aux sources du travail de l'Anglais. Avant de passer aux couleurs volontairement criardes, ici le  noir et blanc et le cadrage classique mettent en évidence la critique et l’humour inhérents à l’ensemble de son œuvre. Considéré  comme le photographe des seuils, au lieu de s'abandonner au flux des images, Martin Parr souligne le vide existentiel dans un mixage d'attention amusée et de froideur. Parr.jpgLe (mauvais) temps semble en suspens et le photographe reste attentif à repérer les signes souvent inaperçus qui déréalisent le monde tel qu’il est avant qu'il ne s'effondre dans l'insignifiance. En cette série argentique tout décorum est évacué au profit d'une poésie des riens sinon pitoyables du moins anecdotiques : les personnages sont abandonnés  à la lisière de paysages en furie. Ils doivent traverser leur désolante tristesse en tenant debout. Ils font ce que nous faisons. Ils sont ce que nous sommes sous un ciel lourd qui ne semble jamais avoir été léger. Difficile pour de tels semblables et frères de chanter sous la pluie ou la neige.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Sarah Hildebrand : rotation du plein et du vide, du silence et des mots

 

 

 

Sarah.jpgSarah Hildebrand in « L'homme et la nature, SPRING COLLECTIVE », 6-28 mars 2015 ; Galerie d’(A)Avenue du Léman 20, 1005 Lausanne.

 

Rappel : de Sarah Hildebrand, « Chez soi », textes et dessins, 96 pages, coll. « Re : Pacific », éditions art&fiction, Lausanne.

 

 

 

sarah BON.jpgSarah Hildebrand aime les histoires de femmes. D’hommes aussi. Et tout le quotidien qui stratifie le monde, la grande histoire – souvent terrible même si vue de Suisse elle semble feutrée. La plasticienne (et écrivain) cherche tout ce qui se cache derrière les apparences en recueillant dans chaque prise une « perle » jusqu'à ce que l’ensemble d’une série forme un collier.

L’artiste observe, collecte, fixe des mondes hybrides qui se percutent. Réalité de la fiction, fiction de la réalité : le « jeu » (sérieux)  permet  de les organiser poétiquement. Au besoin l’article enjolive - mais discrètement et juste ce qu’il faut.

 

Traversant les pays elle raconte, écoute, fait abstractions des contraintes mais reste sensible à la misère celle par exemple « des babouchkas obligées de vendre des fleurs et des baies des bois ». Elle est sensible au mythique, au mystique comme au trivial. Sous les apparences elle remonte l’histoire. Celle de la Russie la féminine par exemple «  grosse femme aux seins bombés, habillée de tabliers, de dentelles, de chapeaux, de toques, de bottes, de fourrures qui rayonne d’un sourire sans dent, des blinis plein la poitrine et qui tend les bras ». Il y a les êtres et les paysages : Sarah Hildebrand à travers eux se laisse envahir d’émotions plurielles, de formes de couleurs.

 

Hildebrand.jpgParfois l’enchantement se fait rose sur blanc avant de disparaître. La photographie doit le retenir. Dehors, dedans. Genève, New-York, le Caucase. Les lieux délaissés, les paysages bondés ou déserts. L’artiste se cherche « dans un assemblage de fils de laine ». Elle cherche aussi son ombre et interroge qui elle sera. Peut-être que les temps se ressoudent déjà dans le monde qui se déchire. Sarah Hildebrand en traverse les distorsions et les heurts. Elle rebâtit ce qu’elle donne au jour.

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

 

 

12/03/2015

Caquets visuels de Michel Lagarde

 

 

 

LAGARDE BON.jpgMichel Lagarde, du 12 Mai au 27 juin  Espace Cyril Kobler Genève 

 

La séduction est créée chez Michel Lagarde par deux éléments majeurs : la scénographie impeccable en noir et blanc et les scènes grotesques dont l’artiste devient le bouffon solennel et dégingandé. Jeux d’ombres et de clartés créent des narrations insolentes, hétérogènes capables de ravir autant les enfants que les amateurs pointus de photographies contemporaines. Le présomptueux s’y affiche comme tel dans un arbitraire comique. Celui-ci modifie les lois de la représentation mais surtout propose une émotion très particulière. L’œil navigue dans une fantasmagorie  où le réel est une hypothèse vague mise à mal par ce que l’artiste « grime » en ses cavalcades farcesques sur-jouées. Le réel devient baroque : il est autant décanté que dilaté. La musique semble martelée par des sourds-dingues dans des Scala de mille ans où - transformé en exécuteur des offices iconoclastes - Lagarde devient un Professeur Tournesol jouant du cornet acoustique. Sorte de flamand rosse de toutes les Lady Chatterley de la terre il surgit en des scènes burlesques de ses « dramagraphies » aux « sagittations énhaurmes ». A travers cette fantaisie, celui qui poétise toujours plus haut que le Q.I. requis, martyrise avec régal le réalisme pour le plaisir du spectateur. En ronde bidoche de pacha ou sous maigreur d’ascète le metteur en scène et en images se met au service d’extases comiques. Son « show must go on » à la régalade : le monde semble péter un câble mais reste néanmoins composé de manière spectrale et solennelle. L’outrage aux bonnes mœurs peut donc être remis en toutes mains car le champion du caquet visuel préfère la plaisanterie à la provocation.

 

Jean-Paul Gavard-Perret