gruyeresuisse

05/02/2017

Marie-Luce Ruffieux l’impertinente

 

Ruffieux.jpgMarie-Luce Ruffieux, Les Jurons, Le Tripode, 120 p., 20 E.

 

L’artiste Lausannoise Marie-Luce Ruffieux pour son premier roman sait savonner les planches de la fiction dans un savant puzzle en apportant un ailleurs et ouvrant les frontières du réel pour aller vers l’imaginaire. Les choses bougent sur leurs jolies jambes telles des dames dissipées. Dès lors dans le feu de la parole la dévoration prend place là où l’héroïne ne l’avait pas prévu. Les ombres en sont retournées selon une assomption inversée. Ruffieux2.pngCe qui se trame va bien au-delà de la simple imagerie par la folle innocence de l’écriture en ses gruaux magiques. Pour une fois la fiction n’est pas niée sous effet de formol. La performeuse crée une porosité entre le réel et la fiction. La créatrice multiplie espaces et temps asymétriques jusqu’à les plonger de vertiges en abîmes. Si bien que l’écriture garde à la fois une force de mystère impressionniste mais tout autant une radicalité expressionniste. Le réel n’est plus un décor. Il devient les cercles d’un monde qui s’enfonce dans l’attraction de dérives et de chutes. L’approche qui tente de ré-enchanter ce qui ne le peut plus. C’est tout à son honneur, sa fantaisie et sa lucidité.

Jean-Paul Gavard-Perret

29/01/2017

Manuel Müller : incisions

 

Muller 3.jpgManuel Müller, "Exposition de sculptures et gravures", Galerie Schifferli, Genève du 31 janvier au 4 mars 2017

Par évidence la sculpture est un volume travaillé. Mais la gravure l’est tout autant. Mais de manière inverse : en creux. Une autre sensation tactile est à la base de la création en une « gymnastique d’accommodation et d’appréhension » comme l’écrit Manuel Müller Dans ce qu’il retire, il cherche à saisir l’inaccessible et une autre forme de sacralisation là où le surgissement passe par la « creux-ation ».

Muller 2.jpgManuel Müller la travaille afin d’inscrire un recueillement (à tous les sens du terme) de la condition humaine. Chaque incision devient comme l’écrit un autre graveur - Marc Pessin : « une tombe qui contient le monde » là où l’Imaginaire s’ouvre à une autre dimension. La gravure sur bois devient un ouvrage aussi noir que lumineux, une narration sans anecdote, une séquence poétique afin de porter l’image à un niveau supérieur de plénitude.

Muller 4.jpgUne vie de l’esprit est en gestation par une telle « écriture » visuelle. Elle jouxte à la fois le vide et le plein de ses pointes, de ses flèches dont l’intensité accapare, déborde. Une vive méditation en émane. Un tel travail permet de comprendre comment, dans les gravures, les lignes volent selon une précision extraordinaire. A ce titre la gravure reste l’inverse de la peinture : elle ne renvoie pas à une mystique évanescence mais à un savoir et une emprise qui conjuguent l’intellect, l’émotion et le tellurique.

Jean-Paul Gavard-Perret .

 

 

27/01/2017

Laurence Boissier : à la vitesse du mot et de l’instant



Boissier.jpgLaurence Boissier, « Inventaire des lieux édition revue et augmentée » , collection Re:Pacific, editions art&fiction, Lausanne, 2017.

L'écriture de Laurence Boissier ne brille jamais par effets ou excès. Néanmoins son livre devient pour son lecteur ce que disait Wilde de son journal intime : "Il faut toujours avoir quelque chose de sensationnel à lire dans le train". A partir de situations et lieux basiques (train bien sûr, couloir, baignoire, station-service, etc.) l'auteure crée la nomenclature d’un quotidien aussi simple qu’étrange où le héros (transformé en divers sujets interpelés en diverses personnes grammaticales) devient un Buster Keaton des temps postmodernes. Le dispositif est simple : sur la page de gauche, un mot, qui désigne un lieu. En face, ceux qu’il a inspirés.

Boissier 2.jpgLe réel rugueux se pare de la sorte d'un masque bergamasque. Tout autant, les récits qu'en propose Laurence Boissier représentent parfois des bords de lac éclairé de Watteau jusqu'à devenir des histoires d'O. Néanmoins la narratrice ne dépasse pas les bornes même si dans ses textes l'âme n'est que la prothèse du corps lorsqu'il est mal embarqué. Elle sait que dessous il y a la bête. Mais qui veut en écrire la queue ne raidit rien qui vaille et n'entoure en jambages que bandes de vieille peau.

Laurence Boissier a mieux à faire en traitant ses lopins de terre par la fantaisie. Elle devient elle-même le sujet souverainement expressif. Sa langue se transforme en crinière. Elle rend désuètes les proses aux cheveux de chauve oublieuses de l'essentiel : les petits riens qui sont tout. Bref l’ « Inventaire » apprend à vivre là où la plupart se contente d'exister.

Jean-Paul Gavard-Perret