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03/11/2015

L’échange et la fugue : Alain Huck

 

 

 

 

 

Huck.jpgDavid Lemaire, « Alain Huck - La Symétrie du Saule », Editions Mamco, Genève, 344 p., 34 E., 2015, Julie Enckell Julliard et Alain Huck, "Les Salons noirs", éditions Scheidegger & Spiess, 2015.

 

 

 

Ce qu'Alain Huck écrit dans « Que du ciel » peut s’appliquer au statut de l’artiste et donc à lui-même : défaire ce qui lui est donné, reconstruire ce qui lui a été pris dans « une course essoufflée d'un lac jamais nommé à des montagnes froides ». A partir des lieux et des paysages son regard se fait aussi intra qu’introspectif pour découvrir et reprendre divers réseaux organiques. Ils se déploient sur le minéral et forment avec lui, dans leurs masses, des monuments et miroirs élémentaires. Le créateur vaudois sépare du chaos tout en le suggérant dans la virtuosité d’une œuvre où demeurent à la fois la quiétude et le ravinement. Les écheveaux de chaque dessin ne cessent d’exprimer le rapport de l’homme à la nature, de la géographie mentale à l’Histoire et ses torsions. Le livre de David Lemaire permet la traversée de l'œuvre en ses différents médiums et les questions qu'ils servent à traiter : autobiographie, "écologie", rapport au temps et bien sûr la recherche d’un langage plastique propre par l’intermédiaire des formes et de leurs corps de manières. Dessins, peintures, sculptures, installations interagissent entre eux dans un substrat de références littéraires que Lemaire déplie comme l’artiste le fait.

 

 

 

Huck 2.jpgOn se souvient de ses 269 dessins de  « Vite soyons heureux il le faut je le veux » réalisés sur des supports évidés, découpés, translucides. Envisagée comme un archivage, la série s'est constituée régulièrement depuis 1993 jusqu'au début de l'année 2007. On peut citer aussi son livre d’artiste « Ancholia » formé de la déconstruction de 4 dessins immenses au fusain. Ils sont l'exemple même de l'originalité de l'œuvre. Ce livre réalisé pour l'exposition au C.C.S. présente les œuvres par fragments pour qu'elles soient lues à l'échelle 1 mais comme une bande-dessinée complétée par un texte de l'artiste. Il est fait de 82 citations de la littérature mondiale. Leurs références deviennent un second texte en calque du premier. Restent donc toujours en acte chez Huck divers réseaux de veines et de racines. Certaines montent vers le ciel, d’autres s’enfoncent vers le sol. Tout chez le Vaudois est empreint de signes plus ou moins obscurs présentés dans divers changements d’échelles pour le renversement d’une géométrie euclidienne et le déplacement des ordres de marche et de perception.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/11/2015

Hygiène du jour : Christian Mayer

 

Mayer.jpgChristian Mayer, « L’heure entre chien et loup », Galerie Mezzanin, Genève, 9 novembre - 23 décembre 2015.

 

La  délinéation physique des images de Christian Mayer commence au point où la sphère d'intellect se termine et où un nouveau monde s'ouvre. Ce point marque une limite mais ne le dépasse pas  car l’artiste remet en cause le concept d’inspiration dans la création. Il estime que les inventions plastiques (comme littéraires) viennent de ce qui nous entoure et l’expérimentation part toujours de là - en prenant au besoin certaines expressions au pied de la lettre. Mais parallèlement le créateur « trafique » les processus photographiques comme s’il insérait dans la fabrication chimique du médium. Des témoignages de forces surnaturelles par diverses assertions tiennent lieu néanmoins de confirmation de la réalité

 

Mayer 2.jpgIl semble parfois que de telles images semblent aussi réalistes que de venir de nulle part. Tout joue sur le mixage ou l’alchimie de techniques contemporaines et obsolètes, comme du réel et de l’imaginaire afin de transformer le plomb de la réalité en or. Christian Mayer joue toujours sur le jeu du fond et de la surface dans des ensembles aussi attendus qu’imprévisibles. Ils traitent toujours de divers types d’évolution à travers des « paysages » où se pose le problème de l’identité. Il est  traité en des zones de passages et d’échanges, d’ombres et de lumières au sein de ce que l’artiste nomme une « jungle domestique » afin de trouver la « bonne place » capable de comprendre l’époque et sa culture. L’œuvre devient un récit subtil, une narration par une « scripturographie » hétérogène de formes, de modèles et de  textures. La clarté et la simplicité de chaque prise est en contraste avec l’énigme que propose l’ensemble.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

28/10/2015

Chairs irritées, surfaces irritantes : Melissa Steckbauer

 

Steckbauer bon 2.jpg« Melissa Steckbauer », du 8 novembre au 19 décembre 2015, Skopia – Art Contemporain, Genève.

 

steckbauer  2.jpgLes photographies et peintures de Melissa Steckbauer  proposent à travers une galerie de portraits la vision  désinhibée sur une sexualité complexe, comprenant entre autres, voyeurisme, domination, transsexualité et fantasmagorie.  En choisissant les pratiques sexuelles comme terrain de démonstration, l’artiste lève le voile sur la complexité d’une nature que l’artiste nomma d’abord « camp »  ( mot qui souligne à la fois le caractère exagérément efféminé d’un être et l’esthétique surfaite) et sur des univers fantasmés. Ce faisant, elle  emmène au fond du creuset humain, dans des régions paradoxales où les personnes se sont réellement choisies et où elles dépassent leurs limites par divers « jeux » (transformisme par exemple). Ces apports intempestifs ouvrent le tableau et la photographie  à une  dimension viscérale, complexe et drôle.  L’artiste « enseigne » comment il faut aller chercher chaque fois un peu plus loin le territoire qui de l’illusion fait plonger sur une spatialité à cheval entre le réel et le fantasme  en une suite de girons qui s’écartent, se révulsent dans le jeu des actants.

 

Steckbauer Bon.jpgMelissa Steckbauer rappelle combien nous sommes appliqués à effacer, à cacher, à brouiller nos traces et comment l’art peut les remettre au jour. Loin d’une broderie parodique, les silhouettes éloignent de la soustraction pour la remplacer par une addition. Les « ombres errantes » (Pascal Quignard) s’imposent sous ce qu’elles cachent. Chair irritée et surface irritante deviennent le moyen de  franchir le pont entre le réel et sa re-présentation. L’artiste renvoie la peinture et la photographie à la consistance d’organes pleins de désir. Elles incarnent la “ corporéité ” par laquelle la matière travaille la réversion figurale et la logique habituelle du repli imaginaire en transformant le support en un véritable lieu “ morphogénétique ”.

 

Jean-Paul Gavard-Perret