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22/10/2015

Marcel Miracle entre Diderot et Pérec

 


Miracle 3.jpgMarcel Miracle, « Encyclopédie Grégoire Simpson », Galerie Lignetreize, Carouge, du 29 octobre et 28 novembre 2015.


 


Dessinateur, collagiste, géologue et poète, Marcel Miracle l’"art-penteur" fait une halte à la Galerie Lignetreize. Celui qui puise ses racines dans le chamanisme africain, les œuvres de Borgès, les deux Malcolm (Lowry et Chazal) et surtout de Pérec offre, à Carouge, un éloge à ce dernier. Plus précisément à son œuvre maîtresse : « La vie mode d’emploi » et plus particulièrement encore son chapitre 52. Le héros (Grégoire Simpson) s’y fait vendeur de porte à porte en essayant de fourguer des encyclopédies aux ménagères de moins de 50 ans (mais sans exclusive). De cet épisode l’artiste a trouvé l’idée, en digne successeur de Holbach et Helvétius, d’élever le sien : à savoir sa propre « encyclopédie Grégoire Simpson ».  Elle est constituée de 582 planches (réparties en 22 coffrets). Ces montages feraient pâlir de honte ou de désir le brave Diderot. 


 


Miracle 2.jpgS’inscrit le cours insensé de la race humaine. Le tout dans l’humour des collages, dessins et interventions graphiques. Des îles de sondes profondes et des forêts de songe surgit une nomenclature en mutinerie. « Marcello » l’escogriffe reste un aventurier. Il provoque clash et crash aux seins de ses jeux optiques. Les gains poétiques sont assurés. S’y mélangent temps, rêve farce, réalité en une mer de sarcasmes. Le bon Warburg - qui faisait lui-même la planche - jusque dans sa folie la plus profonde en perdrait son latin. Preuve qu’il y a là tout pour ravir les amateurs de précisions intempestives. De cet édifice modulaire sort un savoir inédit. S’y étalent  des fastes imprévus loin des idées et idéologies apprises. La connaissance de l’univers avance à pas d’unijambistes. Ils mesurent  notre crapuleuse planète sous des angles imprévus. Le Lausannois rappelle que l’amour est né de la brouette et les aéroports du vol au vent.  Images et mots s’indéterminent de rien, de tout. Ils laissent filtrer un réel plus profond que l’apparence. Ni fantômes, ni simulacres les œuvres transforment l’apparence par entropie nouvelle et permettent au regard de sortir de sa prison mentale : il s’enrichit d’un nouvel œil dont les mystères  ne s’épuisent pas. Miracle traque une réalité sans ressemblance, lâche l’apparence pour une obscure clarté.


Jean-Paul Gavard-Perret


 


 


 

 

21/10/2015

Le Mamco à la redécouverte de Robert Lebel

 

 

Lebel.pngRobert Lebel et Isabelle Waldberg, « Masque à lame », « Sur Marcel Duchamp », Editions du Mamco, Genève, 2015.

 

Le Mamco propose la réhabilitation de l’œuvre de Robert Lebel : l’institution va publier ses œuvres complètes en 4 tomes. En attendant - et comme pour faire saliver le lecteur - sont publiées des plaquettes pratiquement inconnues mais incandescentes de l’auteur  : pour preuve son « Masque à lame » avec sept constructions d’Isabelle Waldberg. Le poète conduit vers des sillages étranges. Robert Lebel (1901- 1986), fut romancier, essayiste (d’où ici la réédition de son « Sur Marcel Duchamp) et historien d’art et surtout poète. Chaque texte devient la piste de départ d’une rêverie envoûtante proche du surréalisme. Les textes créent les envers cérémonieux de mortes-saisons. Il n’existe rien de chloroformé. Le tout est stimulant et riche d’une violence volontairement réduite en charpie.  Il est question toujours d’amour fou  aux salives secrètes, mais existent aussi des scansions froides qui soulignent des blessures.

 

Lebel 2.pngElles restent suggérées dans les charnières « musicales » hérissées des piques de l’écriture comme des pointes d’Isabelle Waldberg lorsqu’un trop de stabilité menace les morceaux. Leurs ossements brisés inversent la pesanteur dans ce qui fait de chaque texte un « blues » indigo sur lequel tombe la neige sans moindre trace de pas dessus là. La solitude  gronde dans ce qui reste de guirlandes pulvérisées. Lebel et Waldberg ouvrent à une béance oculaire particulière et à des opérations les plus secrètes. Au regard du poète il ne manque jamais le poids de la mort mais il lui refuse le dernier mot grâce au cristal des siens. Lebel ne peut se contenter de passer d'un reflet à l'autre. Une mélancolie transcendantale s'exprime. Elle est de nature à traverser la vision du lecteur jusqu'à atteindre un arrière-œil, un arrière monde. Dans « Masque à lame» perdurent non seulement un dehors et un dedans mais leur interface par laquelle l’amant devient le témoin engagé d’une intimité errante. Il s’accroche aux mots pour mettre en face d'images enfouies. Elles restent les plus anciennes et les plus neuves. Elles rappellent ce qui unit et désunit le corps en refusant d’effacer ce que la vie sécrète et ce que la mort dissout.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

16/10/2015

Thomas Perrodin : de la performance comme résultat

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Thomas Perrodin, « Astral Disaster »  en vitrine de notre atelier la Milkshake Agency, Genève. Visible du 14 octobre au 22 novembre 2015

 

Longtemps Thomas Perrodin a travaillé sur ordinateur mais peu à peu  a éprouvé le besoin de se confronter à un médium plus concret qu’il utilise de manière expérimentale : il peint parfois avec du bouche-pores, un jet d’eau à haute pression pour arracher l’émulsion photosensible, le « dégraveur » ou le scotch. Par ce biais depuis des années l’artiste propose des livres uniques, brutaux, nus de textes et dont les seuls motifs imprimés sont souvent des dégradés colorés : ils font de chaque livre un journal chromatique : les couleurs pures jouent jusqu’à l’épuisement contre le vide. L’artiste part de deux ou trois tons et à l’issu de leurs mélanges il interrompt l’impression de manière à ce que les livres aient toujours le même nombre de pages. Puis il réitère le processus avec d’autres rapports de couleurs. Chaque livre reçoit une empreinte du temps d’impression. La trace est donc convoquée pour sa beauté mais aussi pour montrer les étapes de l’impression.

 Perrodin 2.jpg« Astral Disaster »  (dernière publication d’Hécatombe)  est une sorte de mutation dans cet ensemble. Il est proposé par la Milkshake Agency comme une installation. L’être lui-même y devient mutant. Le livre a été créé  et imprimé à quatre mains, peint à même l'écran de sérigraphie par Néoine Piffer et Thomas Perrodin. L'utilisation de fluos et d'encres « furieusement toxiques » (selon les plasticiens) propose une virée cosmique. Surgit une transformation d’images de corps distordus, distendus. Ils tournent à l’anomalie et au fantastique. En émane à la fois la force et la vulnérabilité de l’être et le problème de son identité même. Jaillit une rage de création proche de la performance. Mais sa présence est ici - et l’on s’en réjouit - uniquement dans le résultat.

 

Jean-Paul Gavard-Perret