gruyeresuisse

09/04/2016

Sandra de Keller : une 4L et pas plus

 

 Sandra de Keller.jpgSandra de Keller, "Renault 4 Life", Fitzpatrick Leland House, Los Angeles.

 

Née à Genève, la photographe autrichienne Sandra de Keller a fait de la 4L son atelier improvisé en hommage à sa première voiture. Mais la nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Et plutôt que le passé, la vie et le présent remuent. La carcasse est tout sauf un cimetière : elle prend un air de fête : des enfants se faufilent dedans pour jouer. La femme elle-même la transforme à sa manière en un peep-show ironisé. Elle ferme les yeux. Pour effacer l’image ancienne et anticiper un advenir à soi ou pour se moquer des lapins voyeurs aveuglés par les feux arrières.

Sandra de Keller 3.jpgLa 4L a donc échappé à l'amoncellement des épaves. Un chat errant s'y réfugie parfois pour dormir un moment sur le siège du mort. S’y voyaient les cuisses de la femme sous une jupe étroite qui s'arrêtait aux genoux. Il est possible de la retrouver encore. Preuve que la voiture basique et populaire peut devenir un vaisseau du rêve. Il semble improbable mais loin de la rouille perdure une sorte de Paradis terrestre sur divers chemins de traverse à Ibiza ou ailleurs.

Jean-Paul Gavard-Perret

28/03/2016

Les « éthernelles » de Dana Hoey


DANA BON.pngDana Hoey, « Uncanny Energy », Grand Palais, Avenue Winston Churchill, 75008, Paris et Genève, à partir du 5 avril 2016, Analix Forever.

 

Chaque émissaire féminine de Dana Hoey propose une charge. Les couples deviennent des attelages particuliers. Tout portrait fait souche dans l’air par énergie douce mais provocatrice. La photographe propose des ressemblances décalées, des discordances augurales dans lesquelles l’homme n’est plus le maître et où l’érotisme n’est plus conjugué au profit du masculin.


Dana.jpgExiste tout un travail de pointe pour remettre à sa juste place celle du phallus. Parfois réduit à un os à ronger il est foudroyé avec légèreté, humour et aporie. Les femmes deviennent des éphémères d’un nouveau genre : elles appellent au futur ou à l’ « éthernité ».


Dana 2.jpgL’opacité qui est signe du réel. Celui-ci est traversé par la femme pour qu’il s’incarne à sa main contre la violence qui lui est faite et pour le désir qu'elle revendique. L’artiste transpose les pièces détachées du corps féminin pour les remonter autrement. Elle secoue les négatifs du temps passé non pour les colorer mais les charpenter afin que la femme ne soit plus vue seulement les yeux « bandés ».

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

22/03/2016

Bestioles et créatures : Bruno Pélassy

 

Pelassy.jpgBruno Pelassy, Mamco, Genève du 24 février au 1er mai 2016

 

Pendant sa courte période de création, Bruno Pélassy (décédé du Sida à 36 ans) a construit une œuvre originale constituée de pièces assimilables à des sculptures  où se mêlent la gravité et le burlesque, le sophistiqué, l’excentrique et l’obscène, le précieux et le précaire. Celui qui a travaillé à la Villa Arson de Nice a bousculé avec brio et allégresse les genres sexuels eu cultivant un art « décadent » de l’ornemental.

 

Pelassy 2.jpgProche de Marie-Eve Mestre, Brice Dellsperger, Natacha Lesueur, Bruno Pélassy était capable de travailler colifichets et parures. D’où, entre autres, ses sculptures de perles et ses assemblages. Ils cultivent un gout du merveilleux particulier car dégingandés. On retient ses poupées « trendy » évoluant dans des aquariums et ses « bestioles » habillées de costumes excentriques. Existe autant une sidération envoutante qu’une sorte de Grand-Guignol. Le bestiaire de l’artiste est paré aussi de serpents (tels l’Ouroboros autophage symbolique du destin de l’artiste) glissant sur des pans de velours.

 

Pelassy 4.jpgLes pulsions de vie et de mort rôdent sans cesse dans une telle œuvre. Elles sont soulignées par son film « Sans titre, Sang titre, Cent titres » - compilation hachée de courts morceaux de films documentaires ou de publicités. Le plan d’ouverture de Shining de Stanley Kubrick revient en leitmotiv comme annonce d’une mort annoncée. Monté seulement sur bande VHS, plus le film est montré plus il se détériore. Et c’est là tout un symbole.

 

Pelassy 3.jpgCe processus de détérioration se retrouve dans la série de dessins de l’artiste « We Gonna Have a Good Time » où les modèles de salons de coiffure sont détruits progressivement par la maladie. Pélassy reste le créateur d’une œuvre majeure. Déjà présentée il y a quelques années au Mamco elle retrouve dans le même lieu, en cette nouvelle exposition, tout son lustre et sa force. Culture populaire et l’expérimentation s’y croisent en des hybridations pour le moins étonnantes. Le langage plastique et ses excès sont capables de produire une unité et une dissémination d’où jaillissent la force de vie et sa précarité.

 

Jean-Paul Gavard-Perret