gruyeresuisse

04/11/2015

Caroline Corbasson et l’énigme du monde

 

Corbasson.jpgCaroline Corbasson, « Empty Pixels », 3 novembre - 11 décembre 2015, Galerie Laurence Bernard, Genève.

Caroline Corbasson observe le monde et ses représentations pour les métamorphoser sous formes d’énigme - parfois ironique comme son globe terrestre « aveugle ». Pour sa première exposition en Suisse chez son galeriste, à travers différents médiums, elle fait de ses images des belles de nuit même si l’artiste renonce à tout effet d’ornementation. Monteuse, montreuse et compositrice elle atteint un équilibre ou une tension entre force et fragilité pour atteindre l’indicible. Si bien que les œuvres restent à l’état d’énigme entre austérité et étincelle. Mais l’artiste est surtout capable de faire parler le silence. Avec elle l’image la plus simple n’est jamais simple. Elle répond à la formule de Nietzsche: « La beauté est une flèche lente ».

Corbasson 2.jpgL’œuvre est donc une histoire de trajectoire qui utilise la construction, les méandres, la sinuosité. Le silence de l’image tient au fait qu’elle n’admet, selon la créatrice, d’autre commentaire qu’elle-même. Existe donc bien un art du silence. Certes on ne peut pas dire qu’une œuvre plastique est muette. Mais du jour où une artiste en prend conscience elle ne peut plus se débarrasser de l’idée que ses travaux en sont marqués d’une façon indélébile. Dès lors plutôt que de gloser sur la montée des circonstances de l’image Caroline Corbasson ose  s’abandonner à son  silence sans fond pour le faire résonner.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/11/2015

L’échange et la fugue : Alain Huck

 

 

 

 

 

Huck.jpgDavid Lemaire, « Alain Huck - La Symétrie du Saule », Editions Mamco, Genève, 344 p., 34 E., 2015, Julie Enckell Julliard et Alain Huck, "Les Salons noirs", éditions Scheidegger & Spiess, 2015.

 

 

 

Ce qu'Alain Huck écrit dans « Que du ciel » peut s’appliquer au statut de l’artiste et donc à lui-même : défaire ce qui lui est donné, reconstruire ce qui lui a été pris dans « une course essoufflée d'un lac jamais nommé à des montagnes froides ». A partir des lieux et des paysages son regard se fait aussi intra qu’introspectif pour découvrir et reprendre divers réseaux organiques. Ils se déploient sur le minéral et forment avec lui, dans leurs masses, des monuments et miroirs élémentaires. Le créateur vaudois sépare du chaos tout en le suggérant dans la virtuosité d’une œuvre où demeurent à la fois la quiétude et le ravinement. Les écheveaux de chaque dessin ne cessent d’exprimer le rapport de l’homme à la nature, de la géographie mentale à l’Histoire et ses torsions. Le livre de David Lemaire permet la traversée de l'œuvre en ses différents médiums et les questions qu'ils servent à traiter : autobiographie, "écologie", rapport au temps et bien sûr la recherche d’un langage plastique propre par l’intermédiaire des formes et de leurs corps de manières. Dessins, peintures, sculptures, installations interagissent entre eux dans un substrat de références littéraires que Lemaire déplie comme l’artiste le fait.

 

 

 

Huck 2.jpgOn se souvient de ses 269 dessins de  « Vite soyons heureux il le faut je le veux » réalisés sur des supports évidés, découpés, translucides. Envisagée comme un archivage, la série s'est constituée régulièrement depuis 1993 jusqu'au début de l'année 2007. On peut citer aussi son livre d’artiste « Ancholia » formé de la déconstruction de 4 dessins immenses au fusain. Ils sont l'exemple même de l'originalité de l'œuvre. Ce livre réalisé pour l'exposition au C.C.S. présente les œuvres par fragments pour qu'elles soient lues à l'échelle 1 mais comme une bande-dessinée complétée par un texte de l'artiste. Il est fait de 82 citations de la littérature mondiale. Leurs références deviennent un second texte en calque du premier. Restent donc toujours en acte chez Huck divers réseaux de veines et de racines. Certaines montent vers le ciel, d’autres s’enfoncent vers le sol. Tout chez le Vaudois est empreint de signes plus ou moins obscurs présentés dans divers changements d’échelles pour le renversement d’une géométrie euclidienne et le déplacement des ordres de marche et de perception.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

02/11/2015

Hygiène du jour : Christian Mayer

 

Mayer.jpgChristian Mayer, « L’heure entre chien et loup », Galerie Mezzanin, Genève, 9 novembre - 23 décembre 2015.

 

La  délinéation physique des images de Christian Mayer commence au point où la sphère d'intellect se termine et où un nouveau monde s'ouvre. Ce point marque une limite mais ne le dépasse pas  car l’artiste remet en cause le concept d’inspiration dans la création. Il estime que les inventions plastiques (comme littéraires) viennent de ce qui nous entoure et l’expérimentation part toujours de là - en prenant au besoin certaines expressions au pied de la lettre. Mais parallèlement le créateur « trafique » les processus photographiques comme s’il insérait dans la fabrication chimique du médium. Des témoignages de forces surnaturelles par diverses assertions tiennent lieu néanmoins de confirmation de la réalité

 

Mayer 2.jpgIl semble parfois que de telles images semblent aussi réalistes que de venir de nulle part. Tout joue sur le mixage ou l’alchimie de techniques contemporaines et obsolètes, comme du réel et de l’imaginaire afin de transformer le plomb de la réalité en or. Christian Mayer joue toujours sur le jeu du fond et de la surface dans des ensembles aussi attendus qu’imprévisibles. Ils traitent toujours de divers types d’évolution à travers des « paysages » où se pose le problème de l’identité. Il est  traité en des zones de passages et d’échanges, d’ombres et de lumières au sein de ce que l’artiste nomme une « jungle domestique » afin de trouver la « bonne place » capable de comprendre l’époque et sa culture. L’œuvre devient un récit subtil, une narration par une « scripturographie » hétérogène de formes, de modèles et de  textures. La clarté et la simplicité de chaque prise est en contraste avec l’énigme que propose l’ensemble.

 

Jean-Paul Gavard-Perret