gruyeresuisse

09/01/2016

Duo et duel : Frank Smith et Julien Serve

 

Serve 4.pngFrank Smith et Julien Serve, « Pour Parler », Galerie Analix Forever, Genève

 

 

L’exposition « Pour Parler » est née de la rencontre entre Julien Serve et Frank Smith. Le second a écrit 115 sonnets. Il en a revisité et déconstruit la forme-fixe pour la transformer en la dégageant de la rime et du lyrisme intimiste. La question posée devient : Que parler ? Comment parler ? Avant l’intrusion de Julien Serve, le recueil s’intitulait d’ailleurs « Je ne sais plus parler ». Le but était simple : « Je veux rapporter comment j’ai trouvé le monde » écrit l’auteur. A l’expression d’un moi tourmenté par la révélation que la pensée n’existe qu’à travers les mots, Serve propose une version plastique qui tient de l’opération à savoir de l’ouverture.

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Pour l’exposition les deux créateurs ont dû inventer un dispositif. Serve a dessiné sur (à proprement parler) les sonnets pour savoir comment le dessin produit une pensée Pour les deux « acteurs » elle naît dans le geste qui reformule la réalité. Serve.pngServe s’est volontairement « perdu » dans les sonnets aux structures éclatées : « Que les sonnets se lisent sans discontinuer me permettaient de perdre prise. L’imprévu devenait alors envisageable. Je me suis donc contraint à ce dispositif avec des règles simples et strictes : 24 heures de dessins en direct à la lecture d’une voix numérique.» Chaque dessin ne répond pas à un sonnet : le résultat est celui de la durée d’exécution. Il s’agissait d’injecter les dessins dans les sonnets, de fusionner textes et images loin de la simple illustration. La communication dessin-texte est opérative comme elle le fut jadis entre musique et littérature avec Morton Feldman et Samuel Beckett.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

05/01/2016

Simon Edelstein : poétique de la ruine des spectacles du monde

 

A edelstein B.jpgSans la présence de l’image le monde est obscur : il se meut en tous sens. Il faut des créateurs qui le « réfléchissent » afin de le comprendre. Le Genevois Simon Edelstein est de ceux là. Par le corps de ses récits photographiques et filmiques  il l’oriente, l’augmente jusque à travers les lieux où les images se déploient (ou plutôt trop souvent se déployaient) afin que se tissent la joie, le chagrin, la tendresse et la perte. Le monde y bouge sous diverses latitudes et par fractions intenses et simples. Edelstein.jpgElles deviennent la condition de la clarté. La multiplicité prend un sens : chaque image repose (sur) une histoire. Celle des civilisations qui passent, celles des peuples aux pieds nus qui les font avancer. Il faut donc des salles où de telles images peuvent être projetées et un photographe. Dans « Lux, Rex & Corso » il en fait plus qu’un tour – et les trois noms du titre disent tout.

 

A Edelstein.jpgEn Suisse comme ailleurs Simon Edelstein est un conteur rare. Il retrace des commencements et des disparitions. Par le mouvement de son regard, il les dessine et les colore. Chaque image est le conte de l’œil sur le monde comme sur les écrans où sa fiction se déploie. De la renaissance incessamment active, de la demeure instantanée mais ineffaçable des clichés surgit une poétique de l’instant et du toujours. Elle dessine la courbe de l’envisageable là même où  la destruction suit son cours. La beauté de la ruine est revendiquée non comme décor mais essence. Le créateur s’inscrit ainsi face aux deux seuls récits estimés seuls possibles : celui qui décide la création du monde, l’autre qui partage le bien du mal. L’un crée un monde mauvais. L’autre modèle l’homme. Celui de Simon Edelstein se glisse entre les deux.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

De Simon Edelstein, « Lux, Rex & Corso» Les salles de cinéma en Suisse, éditions D’Autre part.

24/12/2015

Osmoses de Sabine Weiss

 

 

Weiss livre.jpgLes photographies de Sabine Weiss (née à Saint Gingolf) sont empreintes autant de mouvements que d’une vision marmoréenne des êtres. Ces deux mécanismes peuvent s’imbriquer et créer une poésie à la fois simple et polymorphe. Ces deux composantes s’accouplent avec virtuosité loin de tout romantisme pour une quête de vérité. La recherche de synthèses entre l’individu et l’univers est constante et repose deux questions très anciennes, celle de la nature des êtres et ce qu’ils deviennent dans le temps.

 

Weiss Sabine.jpgAvec Sabine Weiss la photographie ne parle pas, elle tranche. Elle fait émerger la « voix » des démunis comme celle des artiste (Giacometti par exemple). La vision est toujours accueillante et maternelle. Sa poésie puissante et diaphane métamorphose le réel au moment où le monde subissait et subit des chamboulements.

 

Weiss Sabine 3.jpgAu fil du temps s’est construite une galerie impressionnante. Le sensuel et le lyrisme restent sous contrôle afin de sortir des miasmes affectifs. Sabine Weiss crée des prodiges doux. Exit les eaux tranquilles et les verts pâturages de l’amour. Leurs îles de la Sonde se marient avec la torsion d’aventures ambiguës. Le jeu des corps est soumis à divers régimes « économiques ». Les jeunes « sorcières » et des garnements illustrent le mélange du rêve et de la réalité. Il appartient donc aux images de réapprendre à comprendre le corps et le monde. Celui que nous séquestrons et celui qui nous échappe.

 

Jean-Paul Gavard-Perret