gruyeresuisse

06/05/2017

Bernard Voïta : dans l'épaisseur


Voïta.jpgBernard Voïta, « Hétérotopies », Galerie Laurence Bernard, Genève, du 18 mai au 17 juin 2017

Convaincu qu’il existe non seulement une face cachée des choses mais que cette face cachée est nécessaire à leur « choséité » (Beckett), Bernard Voïta photographie des constructions accumulatives qu’il réalise lui-même dans son studio. Pour cette exposition il matérialise la géométrie des formes à travers des « tableaux-sculptures ». L’artiste pose la question de la visibilité de l’épaisseur par delà les jeux de surface. Voïta invente un réalisme particulier en jouant des effets de strates et des impressions que celles-ci peuvent offrir

Voïta 2.jpgCe travail transforme la photographie par le marmoréen. « Densifier » la valeur de l’image en 2 D. revient à cerner de plusieurs côtés sa perte et laisser le champ libre à tout ce qui pourrait advenir. Créant un pont entre le réel et ce qui lui échappe, entre l’art et son image espérée ou attendue, l’artiste plonge en un univers où - si la figuration fait loi - nous sommes toujours proches d’une abstraction. Toute l’œuvre s’appuie sur cette ambiguïté et son décalage. Elle fait du spectateur un être à la fois libre et aimanté. Dégageant des épaisseurs leur part d'ombre, l’auteur scrute les voies qui conduisent de l'obscur à l'illimité, explore les envers d'une réalité dont la face lumineuse ne contient pas tous les secrets.

Jean-Paul Gavard-Perret

28/04/2017

Tito Honegger : l'ai-je bien desendue ?


Honegger.jpgTito Honegger, « D'après peintures », Galerie Anton Meier, Genève , du 11 mai au 1er juillet 2017.

Les descentes de croix traversent toute l'histoire de la peinture occidentale. Néanmoins dans un occident chrétien en crise et après Nietzsche et sa figure de "l'Antéchrist" a surgit la "défiguration" de l'image christique. Dali en fut un chef de file. Tito Honegger propose une autre transgression et mutation. Dans des exercices d'admiration envers les coloristes que sont Rubens ou Rosso Fiorentino, l’artiste annihile leurs chromatismes par des monotypes essentiellement en noir et blanc. Ses descentes de croix ne défendent en rien des valeurs religieuses. Elles travaillent le corps qu’elle réduit et transpose. Les monotypes glissent vers une nouvelle forme d’abstraction qui remplace la charpente des peintures originales. La créatrice propose des repentirs cruels, lyriques et ironiques sur des papiers de soie qui deviennent des sortes de peaux fragiles et ténues.

Honegger2.jpgLe "montrage" qui faisait du corps vénéré un organisme littéralement incroyable est déplacé, décalé à la façon d'un rébus, d'un rêve ou d'une farce. Tito Honegger accorde une nouvelle hiérarchie dans un arsenal hétéroclite. Le corps christique s’absente au moment où tous les symboles figuratifs sont remplacés par des suites d'indices qui ne sont plus les objets de la Passion mais de sa caricature. Le regard zigzague d'un détail à l'autre selon des abstractions « incorporatives ». La descente de croix fait passer par le jusant le gisant comme un paquet qu'on passe sous silence. A sa manière l’artiste genevoise lave le corps à grande eau, fait la toilette du mort avec une éponge gorgée d'eau noire. Elle l’efface. Peut-être pour retrouver le néant que jamais nous n’aurions dû quitter et qui se cache derrière

Jean-Paul Gavard-Perret

25/04/2017

Balthus à Genève

Balthus.jpgBalthus, Rétrospective, Gagosian, Genève, 25 mai - 29 juillet 2017.

Entre 1936 et 1939, Balthus réalisa les célèbres séries de portraits de Thérèse Blanchard, sa jeune voisine à Paris. Elle y posait souvent seule ou avec son chat. En Suisse il substitua l'austère décor parisien par des intérieurs colorés dans lesquels des nymphettes s'adonnaient à leur rêverie. Il devint un maitre par l'art de saisir toute l'ambivalence contenue dans l’être et plus particulièrement chez la femme encore adolescente ou enfant.

Balthus 2.pngJusqu’à sa mort Balthus poursuivit cette « chronique » picturale à cheval sur deux mondes. Son art aiguise les esprits les plus sagaces mais semble à la portée du premier imbécile venu. Il a trouvé les images pour suggérer un sentiment exogène en « imageant » des vies qui sans se confondre avec l'existence intime de l'artiste crée un songe - une mythologie. Elle pose la question de la peinture et son enracinement et semble mettre en communion avec le modèle, non pas banalement et au hasard, mais dans une feinte d’indifférente. La ressemblance semble familière et intime mais ce travail plastiquement riche reste ténébreux

Balthus 3.jpgBalthus s’est même amusé à transformer le fier étalon mâle en chat pour casser la psychologie picturale. Cette métamorphose accentue la fiction narrative des toiles. Le chat démultiplie le masculin dans un fantastique jeu de miroir. Il introduit un rire alimenté par la transgression et une imagerie de contes enfantins. La nudité féminine offerte à ceux qui ne pense qu’à « chat » ne s'oppose pas à leur volonté affichée mais la double d'un "malin" plaisir. Celles qui se laissent regarder provoquent à la fois le trouble et le rire selon des rackets figuratifs loin de l’érotisme de façade.

Jean-Paul Gavard-Perret