gruyeresuisse

16/03/2018

Gérard Depardieu à Genève : qui d’autre ?

Depardieu bon.jpg« Depardieu chante Barbara », Théâtre du Léman, Genève, le 15 mars 2018

Gérard Depardieu est l’anti Orson Wells. Il n’a pas besoin de cabotiner, de jouer les ogres pour s’imposer. Dans une mise en scène où les lumières cherchent leur ombre, le comédien devient ailé, accompagné au Piano par Gérard Daguerre. De Barbara il reste tout. Plus même. La chanteuse jouait parfois d’effets superfétatoires. Le comédien ramène le chant à sa vérité première, récure dans son minimalisme tous les faux « cuicui. »

Depardieu 3.jpgDuras en voyant un tel « récital » aurait dit « c’est sublime forcément sublime ». Et qui d’autres d’ailleurs a su la dire Duras, comme il « parle » Sarraute et chante Barbara ? Gérard Depardieu est la voix des femmes. On oublie sa masse : ne demeure que la Présence. Ethérée et légère. Aérienne. L’acteur est le plus étonnant des minimalistes. Il offre une rencontre d’exception par les inflexions de sa voix, le détour d’un regard, l’esquisse d’un geste. Tout est aussi maîtrisé qu’instinctif.

Depardieu.jpgLe comédien est capable de faire résonner le silence d’une voix rauque, tendre et légère. Elle parle, s’efface devant celle à qui il prête la sienne. Nulle arrogance, nulle impudeur. Depardieu devient le passeur de polarités opposées. La vie avance sans impudence. Là où les mots se creusent, la langue est sans âge mais non sans mémoire. C’est la langue du corps et de l’âme. Celle de l’homme par les femmes. Des femmes à travers celui qui les « entend ». Tout doit autant à l’attente qu’au silence, à l’ignorance qu’à l’amour. La parole n’hésite plus à prendre des risques. Depardieu fait de même : il a choisi de ne plus se taire, de ne plus se terrer : il parle, il va parler, il va..

Jean-Paul Gavard-Perret

13/03/2018

Dans la béance oculaire du Léman - Ferdinand Hodler

Hodler 2.jpg« Ferdinand Hodler et le Léman – chefs d’œuvre de collections privées suisses », –Hatje Cantze, Berlin, 2018, 208 p., 35 E.

Sans être véritablement un peintre paysagiste ou de genre Ferdinand Hodler reste à la fois le peintre du Léman et celui qui a transformé la vision du paysage en passant du réalisme à un impressionnisme particulier. Celui-ci, sans oublier les références véristes, leur donne une vision afin que de l'œil au regard s'instruise un glissement : il fissure énigmatiquement les certitudes acquises de la contemplation fétichiste ou de la possession carnassière des apparences.

Hodler.jpgCar pour faire « parler » le Léman, Hodler a sélectionné un mode de regard qui à la fois répondait et devançait les aspirations d’une époque. Le Léman acquiert le sentiment d’une présence de la nature dans ses bizarreries et ses différences que seuls comprennent d’emblée celles et ceux qui connaissent le lac en ses variations au fil des saisons et de la météorologie.

Hodler 3.jpgLe lac vient au devant du regard en un royaume du réel qui se gonfle de multiples facettes parfois presque improbables mais bien réelles. S’y perçoit bien sûr la voix de la nature. Et le peintre devient le confident des opérations les plus secrètes du cycle du temps, des rêves et de la réalité changeante. Preuve que les grands artistes créent une concentration et une ouverture du champ. Le regard est saisi par la « paysagéïté » : elle inscrit au sein de la proximité lémanique une extraterritorialité où se subvertissent les notions de dehors et de dedans. Le paysage mute de la simple représentation vers la « re-présentation ».

Jean-Paul Gavard-Perret

10/03/2018

Fanny Gagliardini : Nue(és)

Gagliardini 3.jpg« Eros, Le nu dans tous ses états », Galerie ArtDynasty, Genève, à partir du 15 mars 2018.

Fleur de sein, colline de chair laiteuse deviennent des dons opiniâtres qui se donnent là où Fanny Gagliardini gomme en partie leurs contours. Le minimalisme crée un tout est possible et un rien n’a lieu : dès lors prendre corps n’est pas forcément le saisir mais se mettre en état de questionnement à son égard en des états potentiels et une curiosité des possibles.

Gagliardini 2.jpgPrendre corps c’est aussi faire que rien n’emprisonne le temps entre surgissement et effacement. Mariant douceur et énergie la Genevoise invente en conséquence un modèle de volupté paradoxale. La créatrice les pousse - par concentration et exercice mental et spatial - plus loin au cœur d’une émotion paradoxale en un rituel quasi religieux à certains égards.

Gagliardini 4.jpgExiste dans l’œuvre la lumière des cœurs autant que des corps ; celle du regard aussi. Les profondeurs du réel se désignent autant par ce que l’artiste vide que ce qu’elle projette. Demeurent val, brume, dentelle, morceaux d’inoubliables absences et une sorte d’apesanteur ou l’intime devient transparence.

Jean-Paul Gavard-Perret