gruyeresuisse

12/08/2018

Exercice d’invective et d’admiration : Saura et Picasso

Picasso.pngAntonio Saura, « Sur Picasso », Archives A . Saura, Georg editions, Chêne-Bourg, 2018, 15 CHF..

Comme l’écrit Antonio Banderas qui l’incarna à l’écran « Picasso était un soleil qui brillait tellement qu’il fallait porter un très grand chapeau pour se protéger de ses rayons. » Difficile donc d’embrasser son œuvre comme de lui faire face. Néanmoins et à partir de 1957, et durant toute sa vie, Antonio Saura aura peint et écrit sous le « regard » de Picasso. Pour autant l’écrivain et peintre ne se jette pas aux pieds de l’auteur des « Demoiselles d’Avignon » et surtout de « Guernica » un tableau sur lequel il émet des réserves.

 

Picasso 2.pngSensible au « regard actif » de l’artiste il est gêné (forcément) aux entournures par sa force créatrice. Sa réponse à Picasso est un redoublement de citations linguistiques et picturales. Saura a bien retenu l’essentiel de l’œuvre : la frontalité. C’est un des invariants majeurs dans une modernité qui rejette toute illusion de profondeur, au profit d’une disposition des lignes, formes, matières, couleurs venues s’accumuler sur les deux dimensions de la toile blanche. Saura comme Picasso « écrase » la figure humaine par décharges rageuses qui n’ont pour limite que l’épuisement physique et ce afin qu’apparaisse ce que le peintre désigne comme l’« image désirée » :


Picasso 3.jpgPicasso reste pour Saura une planète dont la gravité est si forte qu’elle attire les gens qui entrent dans son orbite. Il resta dans le giron de son génial aîné dont l’œuvre était sans commune mesure avec la sienne. Né en 1930 il appartint à un mouvement surréaliste moribond en dépit de ses œuvres qu’il qualifiait d’« oniriques ». En 1968, il décide de faire du papier le support exclusif de son art. La publication de son pamphlet « Contre Guernica » (1982) vise à réactiver la charge politique et historique du tableau de Picasso lorsqu’il rejoint le musée du Prado. Et après avoir revisité Vélasquez et Goya, Saura exécute en 1983 une série d’œuvres conçues à partir de la « Femme au chapeau bleu » de Picasso. « Dora Maar travestie en Philippe II », écrit l’artiste, qui associe Vélasquez et Picasso pour faire de ses œuvres autant de monuments à la peinture espagnole. Son ouvrage rassemble l’ensemble de ces textes. L’œuvre de Picasso est analysée de manière originale. Car Saura est un de ceux qui en parlent le mieux en reconnaissant implicitement sinon l’impossibilité du moins la difficulté de peindre après lui.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

09/08/2018

Odile Cornuz : musique de chambre

Cornuz bon.jpgOdile Cornuz, « Ma ralentie », Editions d’Autre Part, Genève, 2018, 160 p., 25 CHF.

Un poème de Michaux est à l’origine de ce beau livre. L’auteure le métamorphose pour une autre présence, une autre « expérience » de l’intime et d’une forme d’érotisme en vadrouille à l’intérieur de la vie. Le chant des images remplace le simple logos à mesure que le livre devient la didascalie du silence et pour mieux l'exhausser à l'approche d'un sommeil retardé – car il y a mieux à faire : à savoir se laisser emporter.

Cornuz bon 2.jpgApparaît un lieu de ou des amours. Celles-ci demeurent la chose la plus rare et la plus mystérieuse qui soit. Ce qui remonte, proche du silence, devient pourtant plus strident qu'un cri. C'est le paradoxe d’une œuvre où le silence parle encore le silence. Et Odile Cornuz va à l'extrême du soupir, en un lieu où l’image, tel un fantôme, ramène aux ombres « portées ».

 

 

Cornuz bon 3.jpgLa femme s’abandonne en un mouvement de désir proche d’une inertie néanmoins confondante. C’est là l'originalité de l'Imaginaire d’une telle créatrice. Entre émergence et engloutissement se crée une musique de chambre. Odile Cornuz soulève le voile - mais juste ce qu’il faut - sur un mystère qui néanmoins reste entier. Tout ce qui peut se dire tient à la surprenante puissance d'effacement là où pourtant l’art reste de l’image avant toute chose. L’œuvre possède quelque chose d'impalpable riche d’une vérité fondamentale où la créatrice glisse dans ses tréfonds mais – et tout autant - à peine à peine. Preuve qu’il n’existe là non une autofiction mais une fable existentielle là où un fantôme oppose sa densité au glissement du temps. Entre un "qui je suis" et un "si je suis".

Jean-Paul Gavard-Perret

07/08/2018

Du bon usage du fragment : Laurent Cennamo

Cennamo.jpgLaurent Cennamo, coll. « Soleil Noir », Editions Bruno Doucey, 2018, 112 p., 14 E.

Il existe chez le Genevois Laurent Cennamo une capacité à revisiter le passé par l’usage du fragment pour revenir sur des points aussi saillants qu’infimes. De ces notes très furtives l’auteur se fait moins cancre le long de sa route que releveur des germinations. Elles firent qui il est, elles font ce qu’il sera. Un mot, une œuvre, un visage, une rue retraversent sa vie en une suite de « laisses » ou de liasses. Le poète propose ses moments délicieux et les sensations qu’ils offrirent. Elles demeurent intactes sans qu’une telle évocation crée une déception par le fait du temps révolu.

Cennamo 2.jpgAvec un lyrisme contenu – même dans sa fugue pour Saint-John Perse- le poète avance dans sa quête à travers ce courant du passé qui ne retarde en rien le passage du temps mais fait savourer ce qui fut dans des haillons comme dans des images de Morandi. Un flot d’extases sommaires ou plus longues crée un courant salvateur de nombreuses lueurs d’émotions, de corps, de lieux presque paradisiaques là où l’Italie (mais pas seulement) reste souvent un havre de grâces et de troubles. Il remonte en surface comme des fresques sauvées des murs du temps passé dont l’auteur fait son musée.

Cennamo 3.jpgLes curiosités passées de l’auteur ouvrent encore son regard débordant d’encre noire. Il reprend son métier de vivre chaque jour pour respirer son air. Son itinéraire est nourri des éblouissements premiers : ici nul manque de mémoire qui rendrait l’homme de glace. Au contraire il « se réfléchit » à tous les sens du terme dans ses âges languissants où le cœur s’ouvrait à des palpitations dont le sens ne parut parfois que bien plus tard. Si bien que le langage de tristesse se métamorphose au souvenir de « Cronaca di un amore » d’Antonioni comme d’une Deborah enfant à l’état de diamant brut ou encore d’un match de football qui venait casser le purgatoire de l’école, du mot « kirsch » sous l’égide de Kafka, du Paon de Fellini ou encore de Saint-John Perse qui clôt ce livre plus solaire que noir.

Jean-Paul Gavard-Perret