gruyeresuisse

21/09/2017

Un homme libre ; Samuel Brussell

Brussell 2.jpgSamuel Brussell, « Chez les Berbères et chez les Walser », Editions de La Baconnière, Genève, 194 p., 18 E., 2017

Samuel Brussell est un drôle d’écrivain. Il y a des choses qu’il aime mais de pas trop près. D’autres qu’il affectionne plus étroitement : citons les déménagements, Jean Eustache, le rouge qui tache, Paul Nougé l’ovni qui a réussit l’exploit d’être pornographe, surréaliste et stalinien... Il le préfère à Hessel ce qui a priori rend sympathique celui qu’Henri Beyle dit Stendhal entraîna vers la littérature, l’écriture et l’édition (il est le fondateur des éditions Anatolia).

Brussell 3.jpgL’auteur aime les textes brefs qui font les bons livres et refuse les étiquettes. Même celle qui lui siérait le mieux : « anarchiste conservateur». Et l’auteur de préciser : « ce serait présomptueux, cela implique un certain engagement pour lequel je me sens aucune affinité psychologique ». L’auteur dégagé se veut héritier de la culture judéo-chrétienne et « locataire de l’occident » tout en restant ouvert au monde.

Pour preuve « Chez les Berbères et chez les Walser ». Le mixage semble improbable. Mais il n’est ici moins question de géographie que de vagabondage littéraire et philosophique par sauts et gambades en référence à Montaigne que l’auteur « croise » chez les Walser du côté de la Haute Engadine. Ce n’est pas commun. Mais Brussell ne l’est pas. Multiple et un il cultive l’humour et le sérieux dans ses voyages et spéculations. Il dit ne pas avoir choisi son nomadisme mais le natif d’Haïfa est à lui-même une diaspora. Et il écrit de même : à savoir dans tous les sens jusqu’à ce que, à la fin, un livre s’impose à lui.

Brussel 5.jpgTémoin à sa manière de la crise de notre époque, il s’y frotte en soulignant toutes les ambiguïtés des idéologies guidées par l’ivresse du pouvoir et les prébendes qu’il génère. C’est sans doute pourquoi la lecture du déconcertant et génial Robert Walser et ses « Microgrammes » l’a rendu plus libre dans sa tête. Quant à ses voyages, ils lui permettent parfois de voir « du ciel et de la terre / rien d’autre que la neige blanche » et surtout de poursuivre la question de Renoir qui le hante et reste la subtile dérive au "Que sais-je ?" de Montaigne : « Qu’en savons nous ? ». Le livre donne ainsi une manière paradoxale d’apparaître. Existe dans cette façon de virevolter un vertige (a)méthodique. Il conduit l’auteur à toujours devenir plus libre en cassant toute quiétude passive.

Jean-Paul Gavard-Perret

(Photo 2 : Plossu avec lequel S. Brussell aécrit "Mes 52 déménagements" (Yellow Now), photo 3 :  Robert Walser)

17/09/2017

Fifo Stricker le baroque

FifoStricker.jpgFifo Stricker, « Dessins – aquarelles », Galerie Patrick Cramer, Genève, du 14 septembre –au 31 octobre 2017

Tout chez Fifo Stricker est traité physiquement, de manière charnelle plus que psychologique. Chacun est atteint par la « monstration » de notre propre monstre et de celui du monde mais selon une explosion baroque des formes et des couleurs. L’ensemble reste résolument d’ici-bas, d’ici même donc humain ou animal dans les dernières preuves « d’amour ».

Fifo .jpgLa chair est présente non dans ses affres mais à travers ses parures sans forcément un retour à la pudeur mais sans pour autant en provoquer l’outrage basique. La puissance du dessin est là : tout est jaillissement primitif et poétique. Le Douanier Rousseau n’est pas loin, tout comme les arts primitif et surréaliste. Les carnations deviennent intenses et de nombreuses sensations sont provoquées par une création qui mêle le réel et l’onirique sans le moindre recherche de l’esquive.

Fifo 2.pngL’obsession du corps animal, l’inscription de la corporéité par la technique plastique renversent nos présupposés idéologiques au sujet du corps consommé / consommable, du corps du désir, du corps de jouissance, etc.. Il redevient poétique. Et par la magie fomentée par Stricker il ne pourrit pas. Il n’existe plus d’analogie entre l’art et la mort. La matière singulière du premier dégage de l’angoisse, en construisant un memento mori drôle et fantastique, qui en appelle moins à l’intellect qu’à la sensation vive.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10/09/2017

Charlotte Mary Pack : quand l’animal rit

Pack.jpgCharlotte Mary Pack, Exposition, Galerie Marianne Brand, Genève Carouge, dans le cadre du 15e Parcours Céramique Carougeois du 16 au 24 septembre 2017

Pour les fans de la représentation animalière, pour ceux au certain goût pour le biscuit anglais et une tradition baroque toute britannique, la céramiste Charlotte Mary Pack fait figure de fée du logis. Mais ceux qui aiment l’humour dans l’art seront tout aussi séduits par l’emphase d’un tel théâtre parfois parfaitement scénarisé et parfois réduit à l’ornement de vaisselle du plus haut kitsch.

Pack 2.pngL’artiste est par ailleurs engagée par la défense et le respect des animaux mais son œuvre dépasse largement ce côté lutte. Certes l’animal n’est jamais caricaturé - bien au contraire. Mais l’œuvre peut être tout autant comprise dans la tradition nonsensique britannique même si l’artiste refuserait d’y être incluse.

Pack 3.pngDes chats maigres comme des clous, des crocodiles louches et toute une ménagerie de céramique s’envolent au vent et font que l’humour cultive la perspective d’un respect envers l’animalité qui sort de la nuit des circonstances pour redevenir des icones blancs ou colorés en des stratégies plastiques. Elles proposent un bouillon de culture familier et sauvage qui appelle à la réjouissance. A son corps défendant - ou non - la jeune artiste apparaît déjà comme un talent sûr. Rares sont en effet les céramistes capables à la fois d’une réflexion sur la vie et un sens aigu de l’humour le plus insidieux là où la célébration plastique donne le jour à un rituel poétique totalement décalé.

Jean-Paul Gavard-Perret