gruyeresuisse

14/09/2016

Philippe Favier : épiphanies de l’intime

 

AAAFavier.jpgPhilippe Favier : « Lettre à Ezra », Art Bärtschi & Cie, Genève, du 15 septembre au 5 novembre 2016.


Il a fallu attendre l’audace de Philippe Sollers et de « Tel Quel » naissant (on était loin des errances maoïstes dans lequel s’embourba le revue) pour connaître les lettres enflammées (et c’est un euphémisme ) de Joyce à Nora . On osera ce texte repris dans les oeuvres complètes de l’auteur à la Pléiade : "Ma douce petite pute Nora, j'ai fait comme tu l'as dit, petite salope et je me suis branlé deux fois en lisant ta lettre. Je suis ravi de voir qu'effectivement tu aimes être foutue côté cul". Et l’auteur d’embrayer pour réclamer l’achat (mandat à la clé) - par sa belle et pour sa venue - de dessous chics. L’impertinent Philippe Favier est parti de cette demande doublée d’une incitation d’Ezra Pound emprisonné. « j’ai l’impression de voir le monde à travers une petite culotte » (Cantos Pisans). Dans cette exposition au titre en double clin d’œil, à défaut de rouge, le rose semblait mis.

AAAFavier2.jpgMais celui qui affirme « ne pas peindre petit mais de loin » a chiné différents éléments de l’intimité textile afin de créer pour son exposition ce qu’il affectionne : un magasin de curiosités fantasmagorique aux éléments annotés. L’objectif est de proposer une « invasion spirituelle». Les objets sont donc détournés de ce qu’il pourrait susciter. Là où l'odeur du sacré risquait de prendre un sérieux coup dans l'aisselle, l’artiste éloigne les miasmes sulfureux par diverses dépenses ludiques. En ce sens il rejoint le mentor de cette exposition : Joyce dans le corpus de ses lettres avoue à sa belle "ce n'est pas le désir bestial pour ton corps qui m'attire vers toi et me relie à toi maintenant. Ce n'est pas cela du tout".

AAAFaviier3.jpgPar un jeu iconographique et une rhétorique spéculaire particulière l’œuvre demeure, une fois de plus, une fête précieuse. Elle touche plus au Paradis qu’à l’Enfer. Les pièces rapportées par Favier deviennent pour parler encore comme Joyce des "épiphanies ». Elles visent à casser les schèmes de la perception et non à satisfaire une quelconque satisfaction pulsionnelle. Et ce pour la gestation d'une lumière noire aussi tendre, drôle que mystique.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/09/2016

Mathias Pfund : toxicité de l’art

 

Pfund 3.jpgMathias Pfund, “BLUM BLUM SHUB”, LAC Scubadive LAC Galerie, Anciens-Fossés 8, Vevey, du 10 septembre au 2 octobre 2016.

 

 

 

 

 

Pfund.jpgAvec « Blum Blum Shub » Mathias Pfund crée une installation d'ameublement. Mais c’est aussi une sculpture, une projection et une bande son. Il a rassemblé des archives photographiques de sculptures modernes abstraites. Par ce travail le jeune artiste genevois continue son exploration des moments de l'histoire de l'art en s'interrogeant sur des formes qui s'apparentent au passé par ses stratégies d'hybridation. Après avoir travaillé lors de ses études à l’HEA de Genève sur des « objets maladroits » en chocolat ou en papier mâché, il continue à se confronter à des sujets border-line de l’art comme par exemple la mode. Il s’en est servi récemment pour produire un défilé décalé qui ramenait aux questions du genre et de l’espace.

Pfund 5.jpgL’artiste recherche ses réponses formelles en d’autres champs du savoir pour créer des lectures décalées de ce qu’il intitule la « plasmaticité ». Elle introduit une toxicité dans l’art entre articulation des médiums et la désarticulation de leurs images. Celles-ci deviennent des voiles qu'il faut déchirer afin d'atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent derrière. Pour Pfund l’art n’est pas confiné dans une sainteté paralysante.Pfund 4.jpg Il n'existe pas de raison valable à ce déchirement des principes les plus habituels de l'Imaginaire. L’ensemble devient une machine à produire le réel particulier ni symbolique, ni réaliste. Surgit non un néant originel ou le reste d'une totalité perdue mais une vision d’un «innommable » stimulant.

Jean-Paul Gavard-Perret

06/09/2016

Isabelle Ménéan : un œil en plus

 

Ménéan.jpgIsabelle Ménéan, Galerie « Le Salon Vert », Genève du 17 septembre au 29 octobre, L’artiste a exposé cette année à la galerie Forma et un livre d’artiste sur son travail est publié aux éditions Ripopée.


Dans les aquarelles, monotypes et peintures d’Isabelle Ménéan le monde se réduit à quelques éléments souvent mystérieux et presque allégoriques. Un monde « avant l’heure » où l’amour est souvent suggéré de manière habile et fusionnelle. La jeune artiste n’est pas de celle qui crée « à haute voix ». Elle préfère le murmure que distillent ses œuvres subtiles et secrètes. L’artiste recolle des séquences, des morceaux de vie par effet de métaphore puisque selon certains sémiologues « la métamorphose cicatrise ».

Ménéan 2.jpgCelle-ci, à défaut de suture, permet pour le moins dans l’œuvre à exprimer ce qui ne peut être directement représenté ou communiqué. Isabelle Ménéau permet un regard particulier. Celui que Beckett définissait ainsi : "un regard qui n'est plus celui de quelqu'un, un tutoiement sans tu à tutoyer". L’artiste invente un contrat par lequel la poursuite de la forme ne serait qu'une recherche technique du temps perdu ou à retenir.

Ménéan 3.pngCe jeu est d'apparence bien naïf : il est tout le contraire. En rien subterfuge il reste la seule attitude "viable" pour essayer de recouvrer le temps ou de l’arrêter dans une sorte de fidélité à un rêve. Ce n’est pas pour autant le prétexte d’estimer que l’artiste cultive un sommeil paradoxal. Elle donne une forme au chaos pour le remiser avant que le regardeur doute de l’existence. L'imaginaire retrouve son plein pouvoir en suggérant un insaisissable en un monde à dimensions instables et insituables.

Jean-Paul Gavard-Perret