gruyeresuisse

05/03/2016

Les cosmos de Claire Guanella

 

Guanella.jpgClaire Guanella, « Montagnes de vagues, vagues de montagnes », Galerie Marianne Brand, Genève et Epep, Carouge, 27 février - 19 mars 2016.

 

Claire Guanella propose une vision particulière : elle quitte de l'ordre du simple point de vue pour glisser vers une mise en rêve du paysage et du rébus qui l'habite. L'œil se cherche en lui comme on disait autrefois que l'âme se cherche dans les miroirs. Il y a là concentration mais aussi ouverture du champ. La peinture dans sa richesse et finesse plastique fait fonction de labyrinthe oculaire. Elle est fenêtre à la fois du dehors et du dedans. Au brillant factice de l'illusion fait place la rêverie « intelligente ».

 

Guanella 4.jpgClaire Guanella transforme chaque œuvre un cosmos constitué de formes et de couleurs. Elle prouve ce qu’Oscar Wilde écrivait « l’art invente la nature » dans un parcours initiatique entre les vagues des montagnes. Il provoque un ravissement au sein d’une confusion organisée : fluidité et pétrification s’y confondent et se co-fondent. La peinture crée le lieu où le visible transfiguré se trouve livré au vertige en une forme de contrat virtuel là où Claire Guanella cultive le paradoxe. Franchir le seuil de chacune de ses « images » ne revient pas à trouver ce qu'on attend car un tel travail ne risque pas de rameuter du pareil, du même. Le regard devient comme l’espace : agent d’unité. Une unité dont la perception libère mais n’est jamais acquise 

Jean-Paul Gavard-Perret

04/03/2016

Fabien Mérelle : dragons et confins

 

Merelle.pngFabien Mérelle, « Reconstruire », 17 mars - 14 mai 2016, Art Bärtschi & Cie, Genève. 
 

Dessiner est pour Fabien Merelle le langage obligé : le plus proche d’un geste premier. Le crayon y précède la pensée, pénètre des lieux inconnus de lui-même. A ce titre et même lorsqu'il est infime son langage découvre pour mettre à mal, par son imagination, les images connues et reconnues. D'où le "pas au-delà" réclamé par Blanchot afin de faire surgir l'image sourde du réel. Farcesque et facétieux l’artiste peut être grave lorsqu’il le faut. Il remonte avec humour les chemins de la vie comme ceux des fantasmagories. La vie semble une fête même lorsque des monstres rôdent. Mais l’artiste s’axe sur les êtres : il évite les pétrifiants nuages qui voudraient les recouvrir de leur chape de plomb sombre.

 

Merelle 3.jpgLe dessin reste moins un défouloir qu’un exutoire à la submersion des êtres et du temps. Fabien Merelle crée des « mensonges » drôles et sidérants. Ils tapent « au pif » dans le mille. L’artiste met en exergue le gain absolu de folie qui donne paradoxalement à l'être un équilibre aussi bien entre les émois du cœur que ceux du corps. Et c'est pour le créateur le moyen de se mettre et de mettre en situation de livrer à proprement parler ce qu'on peut appeler l'expérience existentielle majeure. La vie vient s'offrir avec une évidence que les dessins ne redoublent pas mais anticipent.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

03/03/2016

Les images sans images de Martin Widmer

Widmer 2.pngMartin Widmer, « L’Ambiguïté où la Morte Inoubliée », Centre de la Photographie, Genève du 4 mars au 8 mai 2016.

L'œuvre de Martin Widmer au CPG prend une résonance poétique particulière. Au centre de son dispositif le miroir règne en maître mais ne s'y retrouve pas ce qu'on attend : la figuration humaine ou plus généralement physique. L’artiste met en question autant la vue que le sens. Les deux s'ouvrent à quelque chose d'insaisissable. Surgit une impossibilité de certitude, de conclusion, de clôture. Et si « L’Ambiguïté où la Morte Inoubliée » plonge le spectateur au cœur des mécanismes de l’image, de la photographie, de la vision ces « Miroirs» paradoxaux déjouent la croyance en ce qu’ils peuvent offrir.

Widmer.jpgWidmer photographie le même miroir sans que ni son œil, ni son appareil n’y apparaissent. Il photographie donc un objet qui habituellement sert à en montrer d’autres selon un superbe retournement. L’objet plein devient vide, irrécusablement, soumis aux seules variations d’intensité de lumière. Le sens du voir est prolongé par un texte de l’artiste : narration d’un visiteur d’une exposition dont l’unique œuvre exposée résiste au regard…

Widmer 4.jpgL’artiste lui même parle de ce travail comme « d’une expérience au cœur même du fonctionnement des images, de leurs ambiguïtés, là où ce qui est vu ne coïncide pas forcément avec ce qui est réellement montré ! ». N’y demeure qu'un flou. Il rappelle que l'être est floué. Aux" mots aux mots sans mots" de "Foirades » de Beckett, répondent ainsi ces images sans images. Tout reste dans l'informe et la retombée. Subsiste un détachement ironique en cette sorte de simplicité : elle n’est pas non insignifiante mais, et bien au contraire, volontairement mal signifiante. Elle est le propre même de la subversion dans l'art.

 

Jean-Paul Gavard-Perret