gruyeresuisse

30/08/2016

Federico Clavarino et le rapt photographique

 

Clavarino 3.jpgFederico Clavarino, « The Castle », espace JB, Carouge, du 2 septembre au 21 octobre 2016

Le mystère et une forme de disparition hantent l'Imaginaire de Federico Clavarino. Le photographe en finit avec un type de représentation. Il demeure fasciné par les images mais uniquement celles qui tentent de traverser les écrans des décors, de réinventer la vue et de rameuter l'inconnu. L’'objectif n'est pas tant de découvrir de nouvelles images qu'à jeter la mémoire au vif des destinées. Existe chez lui une aversion pour ce que la photographie possède de plus faussement réaliste, dans sa prétention à se croire un miroir du monde. Les êtres semblent avoir du mal à supporter d’être vus et il n’est pas jusqu’aux objets de s’enfermer en eux-mêmes.

 

Clavarino.jpgPour Clavarino dans tout portrait, dans toute image photographique surgit le risque insurmontable d'un rapt. Émerge aussi la peur de cette chose qu'on ne peut retenir, qui est plus forte que l'objet et qui lui échappe, comme s'il ne pouvait s'agir que de la seule "chose authentique" dont parle Henry James. A travers le processus de captation photographique, l'être échappe au temps. Mais ce hors du temps reste un temps temporel. Et si la photographie semble ne pas pouvoir se passer du réel, l’artiste le transforme en ellipse pour donner à voir non que ce qui n'existe pas mais ce qui existe mal.

 

Clavarino 2.jpg"Avec la photographie nous entrons dans la mort plate" disait Denis Roche. Avec Clavarino nous glissons plutôt en abîme de monde. Celui-ci "s'encendre" afin d'éviter tout danger d'ouverture vers ce qui est, d'une part, fausse représentation et, d'autre part, ouverture sur quelque chose qu'on ne saurait supporter : de l'ordre de la nostalgie, de l'ordre d'une remontée des sensations par le souvenir que généralement la photographie rappelle et provoque.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

28/08/2016

Emprises d'Angelika Markul

 

Markul bon.jpgAngelika Markul, « Excavations of the future », Galerie Laurence Bernard, Genève, du 15 septembre au 1er novembre 2016.

 

 

 

Markul.pngAngelika Markul fait jaillir des forces telluriques et les transformations opérées par les êtres. Dessins, vidéos, sculptures forment des paysages étranges entre recueillements et bouleversements. Peuvent se discerner des approches écologistes mais plus encore des méditations sur la nature et ses métamorphoses là où le spectre de la catastrophe (humaine ou naturelle) n’est jamais loin. Tout est affaire de narration là où la mémoire de l’humain se mixte avec celle du monde. « Mon rapport à la mémoire vient de mon obsession pour la mort et de mon histoire. » dit la créatrice pour expliquer la puissance de ses œuvres où semblent se discerner jusqu’aux premiers temps de l’humanité.

Markul 2.pngL’artiste se rend dans les lieux du monde où la catastrophe a sévi (Fukushima, Tchernobyl, Bagdad, etc.) afin de chercher un sens aux actions humaines. Les dessins offrent un cérémonial inquiétant mais aussi de réflexion. Les dessins cultivent une forme de complexité pour suggérer l’état du monde dont les assises sont remises en cause et s’ouvrent à diverses interprétations. Laissant une liberté au regard du public, l’artiste développe un univers unique. S’y croisent dans une atmosphère onirique diverses influences. L’artiste y explore un monde étrange où individus, objets, formes non identifiables évoluent dans des scènes abyssales. L’univers est tourmenté mais plein de poésie profondément dérangeante. Les dessins livrent des scènes inquiétantes où se mêlent douceur et violence. Cela témoigne de la part de l’artiste d’une absence d’inhibition, de peur, de préjugés et demande à ceux qui regardent le même abandon.

Jean-Paul Gavard-Perret

25/08/2016

Dada témoignage : Friedrich Glauser & Hannes Binder



Dada2.pngFriedrich Glauser - Hannes Binder, « Dada » , traduit de l'allemand par Lionel Felchlin, Editions d’en bas, Lausanne, 64 p., 10 CHF, 2016

Friedrich Glauser et Hannes Binder ne sont pas de la même génération ; la mort du premier précède de dix ans la naissance du second qui affirme néanmoins au sujet du premier qu’il reste « un compagnon à vie.» Pendant deux décennies le Zurichois a illustré les textes de Glauser et en particulier son personnage fétiche : l’inspecteur berlinois Studer dont les aventures policières ont été réunies en un volume conséquent traduit de l’allemand aux Editions d’En Bas.

Dada.pngGlauser quoique né en Autriche et mort en Italie est Suisse. Un Suisse marginal. Ancien de la Légion étrangère il a passé beaucoup de temps en prison militaire et dans les hôpitaux psychiatriques pour son addiction à la morphine. Fasciné par l’auteur Binder fut sollicité par les Editions Limmat Verlag pour réaliser les couvertures de six romans de Glauser. Et peu à peu le dessinateur a « imagé » l’œuvre. D’abord « Le Chinois » transformée en bande dessinée. L’artiste travaille selon une technique particulière : en négatif, au moyen de la carte à gratter. Il a donné une image rémanente à Jakob Studer, grand buveur de schnaps, bedonnant, moustachu, perspicace, persévérant et grand pratiquant d’une diplomatie implicite.

Dada3.pngAu moment où est fêté les 100 ans du mouvement Dada fondé au Cabaret Voltaire, le texte « Dada » est un extrait du livre « Glauser » de Hannes Binder publié́ en 2015 chez le même éditeur. Friedrich Glauser évoque les souvenirs des premières manifestations du mouvement. C’est l’époque où le futur auteur interrompt ses études de chimie et fait la connaissance de Tristan Tzara. Sans être lui-même membre fondateur du groupe, il participe à presque toutes ses soirées. Il lit ses propres textes ou ceux d’autres auteurs. Devenu ami de Hugo Ball et de Emmy Jennings, il les accompagne en juin 1917 au Tessin pour échapper à son père et aux autorités qui veulent l’interner dans une maison de santé avant que les amitiés s’effilochent. Ce texte reste un témoignage de première main du mouvement d’avant-garde le plus important du XXème siècle. Il prouve comment l'art devait rappeler la vie d'avant le jour en de nouveaux langages qui trouvèrent là un moyen à la fois de renaître ou de s'élever face aux contre façons culturelles et aux maladies de l’idéalité.

Jean-Paul Gavard-Perret