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07/03/2017

Pierre Garnier : à la surface

Garnier 2.jpgPierre Garnier, « Points, lignes, soleil. Anthologie 1984-2013 », Héros Limite, Editions, 218 p. 2017, 28 CHF.

Pierre Garnier (1928-2014) sous ses apparents avatars et évolutions demeurera un poète majeur. Son univers fantomatique est fait de formes soufflées sur le support papier et comme exhalées par celui-ci. Le poète (amoureux) le proposa d’abord au sein d’une écriture essentiellement visuelle. Puis c’est à coup de vignettes - et en particulier dans « Une mort toujours enceinte » - qu’il créa et « peignit » un univers mâtiné d’auras cendrées, de traces en disparition en un monochromatisme qui demeure malgré tout aérien et comme impalpable sinon lorsqu’il est arrimé par quelques éléments plus « durs » où le regard tente de s’accrocher. Garnier 3.jpgLes flux dynamiques du spatialisme de l’auteur ( et de son épouse Ilse) continuent donc de hanter la poésie contemporaine. Plus que les mots par eux-mêmes, leur agglomérat plastique fait sens. Chaque corps-texte de l’époque spatialisme comme plus tard des textes tels « Jeanne d’Arc et Othon III » ( faussement historiographiques) renvoient au pouvoir de la poésie à reconfigurer la hantise en forçant le cortex.

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Moins délirante qu’il n’y paraît la poésie de Pierre Garnier fut et reste convulsive. Les mots possèdent un impact inédit. Il ne s’agit plus de lire en longeant le talus des lignes d’un langage-doigt. Il s’agit d’en remodeler l’argile. La langue devient un feu sacré tissé en torsades et échos épars où se laissent capturer des linéaments sur la surface qui fait peau neuve par effet de plis et de vagues des vocables Garnier provoqua la transsubstantiation du pouvoir idéalisant comme fantasmatique de la littérature. Garnier 5.jpgElle s’est mise à divaguer par déplacements et glissements. Chaque page renvoie à son propre pouvoir de reconfigurer la hantise en proposant plus une direction qu’un sens. Ce dernier n’est plus donné à lire mais à regarder. Une telle poésie cherche donc la proximité de la pulsion et un parfait détournement du romantisme attaché (à tord) au genre.

Jean-Paul Gavard-Perret

François Jolidon : huiles des vidanges historiques

Sardine.pngFrançois Jolidon, « Le point de vue de la sardine », Encre Fraîche, Genève

Il faut un certain temps pour entrer dans les dix sept boîtes de sardines de François Jolidon. Elles ne contiennent pas forcément le poisson attendu. Certaines histoires sont faites pour le noyer là où le monde est décliné ou tiré d’évènements importants. Ils se découvrent de manière dégingandée selon des narrateurs à l’identité suspecte. Ecrire de telle manière sur les faits et méfaits du temps peut laisser l’impression de se mordre la queue (de sardine évidemment). Mais cela est programmé : il n’y a donc aucune raison de différer une telle lecture. Une fois dedans, le livre ne se quitte plus.

Sardine 2.jpgFrançois Jolidon est intéressé avant tout par l’aventure du langage et ses possibilités (illusoires ?) de délivrance et d’humour. Et ce même si en apparence l’écriture a le but de délivrer moins de nos faiblesses que des messages de faiblesse. Pour le faire l’auteur n’est jamais un petit joueur. Dégagé de tout discours autoréférentiel le livre s’intéresse à des considérations plus amples. D’où la force d’une sorte de voyage initiatique en un « caveaubulaire » (Prigent) habilement illustré par Catherine Louis et propre à subsumer le passif de tout ce qui entoure. Entrer dans une boîte de sardine revient à rejoindre nos frères humains sous des cieux inconnus et par médiums d’inadvertance. Dès lors que les gars de la sardine se le disent : se laver les mains à l’huile que la boîte contient ne servirait sans doute à rien.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

(Dessins de C. Louis)

04/03/2017

Fragments du discours plastique : Nicolas Momein

Momein.jpgNicolas Momein, « Bouilleur de savon, fragment », - Topknots, 2017,Villa du Parc, Genève

 

 

 

 

 

Momein 4.jpgNicolas Momein mixte fiction et réalité. Ou plutôt la fiction se crée par des fragments de réalité. Toutefois - une fois l’exposition terminée - la tonne de savon transformée en cubes de savon de 300 grammes va perdurer, « frictionner » en dépositions qui échappent à l’artiste. Ce qui fut structure dense et aérée reste à la poursuite de l’impossible. Le tout dans un état intermédiaire entre absence et présence. Au plaisir de l’ensemble va se succéder une vie secrète en une suite de moments délicieux où peuvent se mêler le travail du regard et d’autres sensations tactiles et odorantes.

Momein 3.pngL’artiste crée un mouvement particulier qui ouvre l’art à une autre expérience. Si bien que l’art devient ce "qui ça / jamais là où" (Beckett). Même si bien sûr se retient le lieu que Momein a construit et où tout a commencé. Après l’assemblage se crée un éparpillement qui n’est pas forcément fracture. Pour revenir encore Beckett « quelque chose suit son cours ». Le tout selon une perspective contiguë aux travaux de l’artiste et en les ouvrant pour une relation à l’art difficilement conceptualisable.

Momein 2.jpgDe l’assemblage complexe constitué comme sens succède une langue en morceaux et un pas au-delà. L’œuvre disparue à la fois persiste, résiste et reste inaccessible. C’est donc aussi autour de cette absence présence que s’organise une promesse. S’agit-il de ramener dans et par le langage quelque chose qui serait enfoui ? Sans doute. D’une part parce que l’œuvre reste difficilement extirpable et demeure et d’autre part parce qu’il ne s’agit pas de faire de l’art une simple clé qui permettrait d’atteindre une placidité irrécusable. Elle donne sens mais se poursuit en une présence « in abstentia » et memento mori. A nous d’en faire bon usage.

Jean-Paul Gavard-Perret