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13/09/2016

Mathias Pfund : toxicité de l’art

 

Pfund 3.jpgMathias Pfund, “BLUM BLUM SHUB”, LAC Scubadive LAC Galerie, Anciens-Fossés 8, Vevey, du 10 septembre au 2 octobre 2016.

 

 

 

 

 

Pfund.jpgAvec « Blum Blum Shub » Mathias Pfund crée une installation d'ameublement. Mais c’est aussi une sculpture, une projection et une bande son. Il a rassemblé des archives photographiques de sculptures modernes abstraites. Par ce travail le jeune artiste genevois continue son exploration des moments de l'histoire de l'art en s'interrogeant sur des formes qui s'apparentent au passé par ses stratégies d'hybridation. Après avoir travaillé lors de ses études à l’HEA de Genève sur des « objets maladroits » en chocolat ou en papier mâché, il continue à se confronter à des sujets border-line de l’art comme par exemple la mode. Il s’en est servi récemment pour produire un défilé décalé qui ramenait aux questions du genre et de l’espace.

Pfund 5.jpgL’artiste recherche ses réponses formelles en d’autres champs du savoir pour créer des lectures décalées de ce qu’il intitule la « plasmaticité ». Elle introduit une toxicité dans l’art entre articulation des médiums et la désarticulation de leurs images. Celles-ci deviennent des voiles qu'il faut déchirer afin d'atteindre les choses (ou le néant) qui se trouvent derrière. Pour Pfund l’art n’est pas confiné dans une sainteté paralysante.Pfund 4.jpg Il n'existe pas de raison valable à ce déchirement des principes les plus habituels de l'Imaginaire. L’ensemble devient une machine à produire le réel particulier ni symbolique, ni réaliste. Surgit non un néant originel ou le reste d'une totalité perdue mais une vision d’un «innommable » stimulant.

Jean-Paul Gavard-Perret

06/09/2016

Isabelle Ménéan : un œil en plus

 

Ménéan.jpgIsabelle Ménéan, Galerie « Le Salon Vert », Genève du 17 septembre au 29 octobre, L’artiste a exposé cette année à la galerie Forma et un livre d’artiste sur son travail est publié aux éditions Ripopée.


Dans les aquarelles, monotypes et peintures d’Isabelle Ménéan le monde se réduit à quelques éléments souvent mystérieux et presque allégoriques. Un monde « avant l’heure » où l’amour est souvent suggéré de manière habile et fusionnelle. La jeune artiste n’est pas de celle qui crée « à haute voix ». Elle préfère le murmure que distillent ses œuvres subtiles et secrètes. L’artiste recolle des séquences, des morceaux de vie par effet de métaphore puisque selon certains sémiologues « la métamorphose cicatrise ».

Ménéan 2.jpgCelle-ci, à défaut de suture, permet pour le moins dans l’œuvre à exprimer ce qui ne peut être directement représenté ou communiqué. Isabelle Ménéau permet un regard particulier. Celui que Beckett définissait ainsi : "un regard qui n'est plus celui de quelqu'un, un tutoiement sans tu à tutoyer". L’artiste invente un contrat par lequel la poursuite de la forme ne serait qu'une recherche technique du temps perdu ou à retenir.

Ménéan 3.pngCe jeu est d'apparence bien naïf : il est tout le contraire. En rien subterfuge il reste la seule attitude "viable" pour essayer de recouvrer le temps ou de l’arrêter dans une sorte de fidélité à un rêve. Ce n’est pas pour autant le prétexte d’estimer que l’artiste cultive un sommeil paradoxal. Elle donne une forme au chaos pour le remiser avant que le regardeur doute de l’existence. L'imaginaire retrouve son plein pouvoir en suggérant un insaisissable en un monde à dimensions instables et insituables.

Jean-Paul Gavard-Perret

31/08/2016

La carte et le territoire : Delphine Renault

 

Renault D 4.jpgDelphine Renault, Degré Zéro, Art En île, Hall Nord, 7 septembre au 1er octobre 2016. Vernissage le 6 à 18 heures.


Delphine Renault n’a cesse d’interroger la manière dont le paysage se construit dans ses représentations. Elle explore aussi la manière dont l’être habite son espace et le transforme physiquement et symboliquement. Deux monolithes évoquent par leur forme et leur matière (le granite) les deux Pierres du Niton de la Rade genevoise. La plus petite a d’ailleurs été utilisée comme point initial (donc zéro) de la première représentation exacte du territoire suisse. Celui de la carte Dufour élaborée de 1845 à 1864. Cette pierre est donc à l’origine de la carte, elle est son point d’origine et a permis de déterminer les altitudes des sommets qui constituent le paysage suisse.

Renault D 2.jpgL’artiste crée un rapport entre le site et le lieu de l’exposition en introduisant une transposition de signes et de métaphores pour construire les émergences et étendues d’un lieu. Dans ce jeu de construction sous l’apparente simplicité minimaliste s’instruit un système de combinaisons formelles et conceptuelles propres à de solliciter l’imaginaire et la réflexion des visiteurs. Le degré zéro devient l’interface où un système de coordonnées abstraites de la carte prend pied dans le concret. Il représente le point où une image mentale se compose afin de dresser une matérialité du paysage. Pour parler comme Houellebecq la carte devient le territoire. Le métrage et le paramétrage permet une première préhension de l’espace, le point d’ouverture qui engendre les lieux au nom d’une norme.

Renault D. 1.jpgL’art devient un système de repère face à l’abyme et les hauteurs du monde. Il prouve que le réel et « son contraire » (sa mentalisation cartographique) sont « vrais » tous les deux et que le second n’est pas « le contrepoison » (comme écrivait Beckett dans « Mal vu, Mal dit ») du premier . Celui-ci devient contrôlable formellement. L’œuvre de Delphine Renault en suggère les convulsions de manière minimaliste. Elle montre comment le chaos dans lequel le réel est plongé devient lisible par des anamorphoses de l'Imaginaire et peut exister sous forme stable. L’artiste prouve que forme et chaos restent distincts. Il suffit de trouver une forme qui exprime un ordre et ouvre à un "Comment c'est". L’art devient la création qui remplace les lignes fondamentales sans chercher à en faire une image allégorique : "honni soit qui symbole y voit" aurait pu ajouter Beckett.

Jean-Paul Gavard-Perret