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21/09/2020

Fabien Mérelle et Antoine Roegiers : dialogues

Roegiers.pngFabien Mérelle et Antoine Roegiers , "A l’ombre des nuages - Nos abris dérisoires", Wilde, Genève, du 31 octobre 2020 au 2 janvier 2021


Il existe dans cet exposition un retour au pré-romantisme et à Rousseau. L'époque s'y prête. Certes énormément d’autres artistes et auteurs inspirent les deux créateurs. Mais Mérelle de préciser que "celui qui a droit de regard sur mon travail c’est, depuis 15 ans maintenant, Antoine Roegiers. J’ai la chance depuis les Beaux-Arts de Paris de continuer ce cheminement mental qui nous amène en novembre à exposer pour la première fois ensemble à Genève".

Rogiers.pngFabien Mérelle est fasciné par les arbres quels qu'ils soient : "dénudés ou touffus, longilignes ou biscornus". L'auteur sait les regarder et n'est jamais lassé de leur spectacle. Celui-ci complète d'autres passions de l'artiste : " les cheveux qui flottent, les mains tendues, une robe de ma femme, la nuque de mes enfants et les poils de barbe". Et si beaucoup de lieux sont la matrice de son travail, l'artiste est particulièrement amoureux des bords de Loire surtout lorsque le fleuve semble s'absenter de lui même pour laisser "découvrir ses entrailles. Des pierres blanches et rondes, des bâtons comme des os creux, des morceaux de verre pâles et polis." Plus généralement il est amoureux des abris là où les paysages ombragers semblent intacts depuis des ssiècles dans un agencement parfait. D'où ces montages subtils qui mêlent toutes les époques et où l'oeuvre de De Vinci garde une place de choix. Mais il n'est pas le seul : Durer "pour sa précision", Brueghel "pour sa folie", Rembrandt "pour son humanité" mais aussi Velasquez , Goya, Van Gogh, les surréalistes, Giacometti, Topor, les hyperréalistes.

Merelle2.jpgAntoine Roegiers est sur la même ligne (à  laquelle il faut ajouter bien sur pour lui Jérôme Bosch et Bruegel) dans ses film d’animation, installations, vidéos, dessins et surtout peintures. Le travail de l'un inspire l'autre entre émotion et sensation. Et l’histoire de l’art reste autant une source d’inspiration - certaines œuvres anciennes sont en effet d’une grande modernité : "Elles sont des fenêtres vers des esprits d’un autre temps. Et d’un point de vue pictural, je me régale" écrit celui qui en regardant derrière lui reste un contemporain conscient autant de ce qui fut que de ce qui est. Avec ces deux créateurs bien des narrations se superposent. S'y découvrent liaisons et rapports  dans un ensemble cohérent et intelligent là où tout bouge par le jeu des images et le dialogue des deux créateurs.

Jean-Paul Gavard-Perret

09/09/2020

Adel Abdessemed : ce que résister implique

Adel 2.pngAdel Abdessemed,  "Description d'un combat, Wilde, Genève, du 3 septembre au 23 octoble 2020.

Adel Abdessemed est un artiste de combat d'où son admiration (tardive et réflexive) pour Picasso qui pour lui "peignait comme un guerrier". Existe dans ses oeuvres les souvenirs d'une jeunesse rebelle en Algérie au moment des années de sang de la période 90.

Adel.pngPar son talent et sa sensibilité et le renouvellement de ses travaux via divers médiums l'artiste illustre la violence de l'époque. Mais il casse et fragmente le bombardement images des médias et d'internet.

L'artiste affronte le monde car selon lui "il y a peut-être des portes de sortie : celles de la création et de l’art. Il faut créer des œuvres de résistance : pour moi l’artiste est comme un combattant." Il prouve que seule la culture peut répondre à la bêtise ambiante que charrient les idéologies et les maîtres.

Adel 3.pngLa culture est pour lui un moyen de créer "des émotions significatives, lumineuses comme le soleil, et aussi des émotions obscures mais qui s’imposent.". Et dans ce but les images et leurs montages d'Adel Abdessemed disent ce que les mots ne peuvent énoncer et ce que les images officielles cachent.

Jean-Paul Gavard-Perret

07/09/2020

Barbara Polla : L'Evangile selon Paul

Ardenne 4.jpgHaro au superflu. Comme d'ailleurs au secret, au silence. En médecin (ce qu'elle est aussi) Barbara Polla en propose l'opération - entendons l'ouverture. Et ce au nom de l'admiration pour un homme et son écriture. Paul Ardenne est donc l'objet ou plutôt le sujet de ce livre. Barbara Polla a souvent travaillé de concert avec lui et leurs chemins artistiques n'ont cessé de se croiser même si Ardenne se fait souvent motard. Mais aussi homme de la terre, ventre (ce qu'il n'a pas)  et - cela est plus rare - oiseau.

Ardenne 3.pngCet ouvrage est un "drôle de livre" comme l'autodéfinit son auteure. Et elle ajoute fort justement que c'est "un apprentissage supplémentaire de l'écriture, écrire que ce qu'écrivent les autres, c'est de la traduction et presque un essai académique". Le "presque" est important car pour magnifier la prose personnelle de Paul Ardenne, Barbara Polla évite les chemins balisés et fait quelques entorses à la règle en évoquant entre autre l'ami artiste et motard lui-aussi : Ali Kazma.

Ardenne 2.pngMais elle parle surtout publiquement de la face cachée de Paul Ardenne. Car derrière le critique et historien d'art se trahit un homme avide d'écriture que l'auteure dévoile. Preuve que l'exercice d'admiration devient une révolution dont se dégagent multiples "fosses et thrènes". Certes Ardenne a besoin de secret pour que son renversement littéraire s'accomplisse. De plus, le regard et le commentaire de l'auteure dérangent l'ordre tenu presque secret. Ardenne bon.pngBarbara Polla se donne pour mission en quelque sorte de socialiser une écriture qui a pour but demain. Ardenne travaille en solitude mais non sans puiser ses racines dans l'ailleurs afin non de s'astreindre à des grilles théoriques mais inventer des fresques de l'imagination et bien des hoquetements de la pensée. Et l'auteure en multiplie les exemples dans les riches heures de son livre "d'amour", un amour "Atlantique" donc océanique comme celui du livre qu'Ardenne est entrain d'écrire.

Jean-Paul Gavard-Perret

Barbara Polla, "Paul-pris-dans-l'écriture", Préface de Bruno Walskop, illustration de Julien Serve, La Muette - Le Bord de l'eau, 20 E. 128 p., 2020.