gruyeresuisse

10/02/2018

Elisa Shua-Dusapin : l’amant

Shua.pngElisa Shua Dusapin, « Hiver à Sokcho », Zoé Editions, Genève.

La narratrice de « Hiver à Sokcho » affirme que nul ne peut pas connaître Sokcho, « sans y être né, sans y vivre l’hiver, les odeurs, le poulpe. La solitude. » On la croit facilement. L’auteure fait néanmoins éveiller et éprouver des sensations. Celles du froid vif, des odeurs de la rue et des boulettes de porc de la mère Kim : « un mélange d’ail et d’égouts ». La langue est sobre, sensuelle, dépouillée, elliptique. Nulle métaphore : rien que la sobriété à l’image de la lucidité, la retenue, le désarroi d’une narratrice « sœur » d’ Elisa Shua Dusapin, fille d’un père français absent depuis sa naissance.

Shua 2.pngSon héroïne cherche à échapper à l’emprise à la fois de sa mère, de son petit et de son patron et un Français qui a le double de son âge semble une terre promise, amant et père de substitution. Mais celui-ci se refuse. Demeure un jeu dangereux entre les deux protagonistes. Tout reste furtif et latent. L’écriture réussit à capter de tels états où l’héroïne bute sur l’égoïsme et le narcissisme de l’amant. Plus qu’une rencontre interculturelle la romancière pose la question de l’amour, ses seuils où tout se passe comme lorsque la neige tombe sur l’écume « une partie du flocon s’évapore quand l’autre rejoint la mer. »

Jean-Paul Gavard-Perret

27/01/2018

L’ « Alphaville » de Thibault Brunet

Brunet.jpgGalerie Heinzer Reszler, Lausanne au salon Artgeneve, Stand D 35, du 1 au 4 février 2018 ;

 Thibault Brunet joue avec le réel dans des photographies qui oscillent entre la sphère du digital, la peinture, l’architecture, le reportage et la poésie. Dans ses séries « Vice City » (2007 - 2012) l’image devient un avatar où le réel se dissout au sein d’architectures d’immeubles solitaires, de villes fantômes et d’immenses paysages d’un monde virtuel comme celui du jeu électronique « Grand Theft Auto » (GTA).

Brunet 2.jpgCe monde est moins celui de gangsters qu’une sorte de vision extraterritoriale d’un « Alphaville » de Godard entre anticipation et disparition. L'image devient ce qu'était la peinture pour Diderot lorsqu'il écrivait : « l'image, dans mon imagination, n'est qu'une ombre passagère ». Sensible à l'étroite parenté qui relie son interrogation fondamentale à la réflexion sur l’image, Thibault Brunet illustre aussi combien elle fonctionne comme un piège à regard.

Brunet 3.jpgC’est pourquoi la représentation jouxte l'extinction de toute visibilité que souhaitait Schopenhauer au sujet des images : « la suppression et l'anéantissement du monde ». L’artiste fuit l'image solaire pour atteindre des visions « léthéennes» selon une esthétique qui dicte dans son essence une disparition ou sa proximité là où la négation n'exprime plus rien de négatif mais dégage simplement l'exprimable pur et donne forme à une sorte de chaos existentiel..

Jean-Paul Gavard-Perret

 

26/01/2018

Bernard Voïta : tout se complique

Voita2.jpgBernard Voïta aime la surenchère formelle et refuse la simplicité tout en caressant un sens du design particulier. L’approche Ikea n’est pas sa tasse de thé. Au style cosmétique il préfère l’alambiqué et produit une vision dynamique des formes et des couleurs. Ce qui est sensé aller droit se met à vriller. Les formes se contredisent et deviennent délicieusement agressives. Mais l’artiste prend soin d’atténuer leurs morsures.

 

 

 

 

Voita.jpg

 

Les structures se replient ou à l’inverse sont lancées en avant d’elles-mêmes. Le regard est soumis à ce qui semble échapper à la raison pure ou à la pure raison. Le métrage devient volontairement abusif et allègre. Le tout en de pures échappées, en velléités d’ascension ou ébauches de repli. Tout devient jouissif là où l’utilité est soumise à une belle reculade. Quant aux couleurs, elles aident par leur arrogance à l’esprit de se déplier et à réactiver l’imaginaire.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Bernard Voïta, Galerie Laurence Bernard, Artgenève 2018, du 1 au 4 février 2018, Palexpo, Stand B43.