gruyeresuisse

27/01/2014

Lits et ratures de Christian Bernard

 

 

 Bernard.jpgChristian Bernard, « Guirlandeneuf »,Walden n’press, Trémas, Saint-Victor-sur-Loire, 2014.

 

 

 

 

 

Avec une merveilleuse souplesse Christian Bernard - lorsqu'il n'est pas seulement le directeur du Mamco - exploite le langage afin de provoquer des dépaysements particuliers. En dépit de quelques remugles de désespoir ("Rien ni personne", "A peine connu de quelques-uns et bientôt oublié de tous")   il refuse le renoncement et la défaite et trouble la pensée. Le tout néanmoins sans la moindre illusion sur des victoires potentielles de la poésie face à l’ « infinime ». L’empirisme s’en tient à la mémoire (dont l’âme est exclue depuis que son accent « n’abrite aucun  souvenir »),  à l’humour et sa lucidité. Christian Bernard  possède de multiples façons de les utiliser pour trafiquer les mots menteurs de la tribu qui les caresse dans le sens du poil.  En « vitrier cassant » qui se refuse à porter des chemises à carreaux le poète se confronte au langage afin qu’en jaillisse ce qui ne se pense pas a priori. Adages, maximes, conseils, lexiques font de l’alchimie verbale une potion perverse et magique afin que  l’art n’ait pas à se nourrir d’une fièvre de cheval. Pour celui qui a « vendu son âme en viager » les approximations deviennent  une science dure. Cela ne l’empêche pas d’appeler un chat un chat tout en se demandant pourquoi cela ne fait pas le même effet « que d’appeler un rat un rat ».  Mais c’est ainsi que les sourires dansent sur les lèvres des hommes enrhumés en mal d’éternuité.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

25/01/2014

Cyril Torrent et les femmes arcs-en-ciel

 

Torrent 1.jpgStudio Cyril Torrent, Genève.

 

 

 

Les mises en scène du corps féminin dans les photographies de Cyril Torrent sont l’aboutissement autant d’une pensée que d’un sentiment. Le créateur se confronte au nu en tant que langage de sublimation. Les effets de lumière sculptent le corps pour en saisir l’arc-en-ciel dont le sommet est toujours plus haut que l’orage. Jamais le créateur ne se laisse cerner par le pur effet de réel pas plus qu’il ne tombe dans des spéculations spécieuses ou de prétentieuses élucubrations où s’enchevêtreraient de laiteuses mystiques. Animé d’une extraordinaire liberté vis-à-vis du réel le corps nu est, certes, un moyen d’expression fécond mais il est là pour transcender le réel. Plutôt de provoquer la destruction de la femme en tant qu’idole évanescente il l’élève encore. A coup d’astuces plastiques il privilégie le corps sans d’autres buts que de le magnifier. Certains lui reproche un côté esthétisant, maniériste. Le photographe l’assume puisque le nu exposé n’empêche en rien un certain goût pour le mystère. A ce titre Cyril Torrent tient la femme pour le sujet poétique premier. Il crée des opérations visant  au merveilleux dans une fluidité et une légèreté qui révèle néanmoins une certaine solitude dans lequel le voyeur est remisé.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

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19/01/2014

Izet Sheshivari l’exorciste ou le livre avenir

 

 

sheshivari BON.jpgIzet Sheshivari, "Les livres dont vous n'êtes pas les héros", Boabooks, Genève.

 

 

Izet Sheshivari propose dans son coffret un  déplacement du concept "livre". L'objectif est de proposer une nouvelle confrontation communicante avec l'objet dont l'artiste propose quatre exemple. Le corps des livres devient proche et lointain dans une mise en scène drôle et intelligente. Avec  "The Getaway" le texte est présenté uniquement dans l'en-tête et le pied de page. Le reste de la page demeure vierge. Dans "Macadam Cow-Boy" l'image est mise à mal au moyen d'un jeu de feuilletage qui la tire de ses fers. Textes et icônes échappent au regard pour mieux le forcer par des stratégies obsédantes et fascinantes.  Advient une apparente chute de la perception au moment où on ne peut plus lui échapper. Rien ne sert de résister, la lecture devient une conduite forcée afin de savourer  dans l'écart la substance même de l'intimité textuelle et iconographique.   L'histoire n'existe presque plus, l'image idem là où le vide impose un nouveau pacte de lecture. Le support  pousse au précipité. De douceur en abyme,  de fragments en lacunes, le lecteur glisse en divers écarts.  D'antre,  hymen, membrane le livre devient un puzzle. Il annihile le chemin de la crédulité et du respect qu'on lui accorde. Sheshiravi détruit l'absurdité qui entoure un objet devenu religieux par l'accoutumance pluri centenaires qu'on lui a accordé. Il le nettoie de son auréole magique non pour le perdre mais l'encourager à de nouvelles hardiesses. Bref par ses exorcismes il le sort de son lent calvaire qui se termine devant une sépulture vide comme l'imaginaient les iconoclastes qui espéraient pour un tel support une fin plus juste. De Georges de Cappadoce aux Dadaïstes.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret