gruyeresuisse

14/11/2013

Jean-Max Colard, le tombeur

 

Collard bon.jpgJean-Max Colard, "L'exposition de mes rêves", Editions du Mamco, Genève, 2013, 112 pages, 20 E..

 

Jean-Max Colard est l’un des plus grands critiques d’art contemporain francophones : il montre - dans les « Inrocks », à « l’Officiel des Arts » comme à la belle émission « La Dispute »  sur France Culture. -  combien ce qu’on prend parfois pour des ivresses de l’imaginaire ne sont que des cirrhoses mentales. Le critique est aussi commissaire d'exposition : on citera par exemple « Perpetual Battles » à Moscou,  « Œuvres encombrantes » au CAPC de Bordeaux et « Offshore » à l'espace Attitudes de Genève par exemple. Il a curaté en duo de nombreuses autres expos et a publié avec Thomas Lélu « After » chez Sternberg Press. « L’exposition de mes rêves » lui permet de proposer un panorama de l’art du temps tel qu’il l’aime et le défend. Toute la puissance d’une critique agissante tranche quand cela est nécessaire afin d’arracher à l’art du temps les membres dont la roideur a déjà rejoint le sommeil.  Ignorant "la mélancolie" il torche les propositions conceptuelles qui se contentent de roter leur Duchamp.

 

Se retrouvent dans le livre des acteurs majeurs de l’art : Cyprien Gaillard (pour lequel il s’est souvent battu), Carl André, Larry Clark, Parreno, Sophie Calle, Andrès Serrano et bien d’autres. Bref tous les créateurs qui préfèrent retenir de l’art non l’esprit du hasard mais la « viande » (Artaud). Le critique met à mal le prétendu chaos où l’on croit que l’art stagne. Il propose des parallélismes d’autant plus pertinents qu’ils ne souffrent pas dans le livre de constructions verbeuses. Le critique montre combien les œuvres bougent, prises dans leur nécessité d'affirmer et de nier et combien s’y perdre est à la fois un plaisir et une angoisse. Colard rappelle que l’art - le « vrai » -  re-présente le plaisir d’une découverte s’il sort de la feinte de réalité comme des circonvolutions où certains pseudo acrobates font sous eux  (n’est pas Gasiorowski qui veut).

 

Colard 2.jpg« L’exposition de mes rêves » au beau titre à double entrée est donc une somme plus que nécessaire. L’art contemporain s’y dégage de ses ombres comme de ses clinquants. Par le fond et la forme le corpus se moque des systèmes de la mode et permet de découvrir des réalités inaperçues. Son auteur possède la profondeur de vue que réclament les images hybrides de l’époque. Surgissent leur vérité du moins lorsqu’elles prennent valeur d’icônes particuliers en leur aura iconoclaste comme dans la réalité de leur trace. Et à celui qui affirma comme je l’ai entendu un jour sur une radio suisse romande qu’en prenant de l’âge (ce qui est bien relatif !) « Colard  retombe dans l’enfance » (sic), on répondra qu’il peut accepter ce qui est tout compte fait un compliment : n’est-ce pas le  moyen de retrouver sans nostalgie ni crainte de l’avenir  ce miroir de l’art qui répondra enfin à la question : “ Nous sera-t-il donné de nous connaître un jour ? ”

 

Jean-Paul Gavard-Perret

11/11/2013

Sérenpidité des flaques de Fabienne Radi

 

 Radi 1.jpgChroniques de Fabienne Radi au Mamco

(www.mamco.ch/CHRONIQUE/Fabienne_Radi/RADI9.html)

 

 

Méfions nous des femmes savantes : elles ne méritent pas toutes le mépris que leur accorde Molière. Pour preuve Fabienne Radi. Lorsqu’on évoque Brian de Palma devant elle la seule image qui lui revient est « quelque chose qui tiendrait de la choucroute télescopée avec un banana split ». C’est peu diront certains, d’autres trouvent que c’est déjà bien trop : Scarface, Obsessions ou Pulsions ne sont que des avatars de maigre pitance. Partager son avis ne pousse pas à partager l’apostolat de son jusqu’auboutisme. Seule l’idée de voir ces films  « lui donne instantanément envie de regarder l’intégrale d’Eric Rohmer»...

 

De telles chroniques sont des flaques d’humour et de connaissance. Si profondes qu’elles soient elles laissent poindre une transparence subtile. Seul le hasard objectif ou la réalité factice les fait prendre pour un songe. Elles débordent de vie écloses et témoignent d'une fraternité mystérieuse entre les temps. Renvoyant à tout un corpus d’images et de références à leurs histoires (dans cette dernière chronique elle est hollywoodienne donc colorisée par Nathalie Kalmus)  l’analyste ne résiste pas à des psychanalyses sauvages qui font se dresser Jung dans sa tombe. Fabienne Radi désarticule les images féminines fomentées par de fieffés machos tout en soulignant les astuces d’un plus fin que les autres : Man Ray en l’occurrence. L’auteure reprend à son sujet les intuitions d’une autre Suisse - Meret Oppenheim : « pour les fétichistes il n’y a que dans le détail qu’on puisse atteindre l’absolu ».  

 

Radi 2.jpgQuand Fabienne Radi jette à l'eau de telles flaques cela revient  à lancer de l'huile sur le feu sacré.  Pour comprendre leur nappe il convient de deviner les hôtes  de ces jets d'eau tué. Parfois - romantique à ses heures - l’auteure rêve d'une flaque à l'eau de rose et ses déserts en deviennent de sables émouvants. Ce qui ne veut pas dire pour autant que qui voyage sur une  telle flaque ne risque pas le mal de mère. Son eau tarit jamais.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

09/11/2013

Christian Gonzenbach : l’envers et l’endroit

 

 

Gonzenbach 3.jpgChritian Gonzenbach, « Icon Idols », Galerie Saks, Genève, du 8 novembre au  27 décembre 2013.

 

 

Christian Gonzenbach  après Le Corbusier, Blaise Cendrars, et bien sûr Louis Chevrolet (on y reviendra), fait honneur à la Chaux de Fonds dont il est originaire même s’il vit désormais à Genève. Pour sa deuxième exposition personnelle chez Saks il présente « La Pietà ». Il s’agit de la  première sculpture en fonte d'aluminium de sa série intitulée « Hcabneznog ». Son nom à l’envers illustre de facto les représentations que cette série propose.  A partir du modèle de la sculpture de Michel-Ange, l'artiste crée une vision dont les contours semblent a priori échapper à toute logique. De fait l’imaginaire repose ici sur le réel par modification de point de vue et de prise.  L’artiste l’inverse le relief de l’original de Michel Ange. Les creux deviennent volumes et vice-versa. C’est par ce jeu sur les vides et les pleins qu’apparaissent une nouvelle plastique, une vision d’une inquiétante étrangeté.

 

Gonzenbach2013PietaStudio_615.jpgL’artiste n’en est pas à son coup d’essai. Spécialiste des détournements et autres vacations a priori farcesque son travail reste des plus sérieux qui soient. Pour preuve sa sculpture a été retenue à l'occasion du 100ème anniversaire de la marque automobile américaine. « Louis Chevrolet a conçu des voitures et des moteurs innovants et remporté de nombreuses courses. Soudain, l'impossible devient possible. Et avec ce projet, c'est exactement ce que j'ai réalisé » précisa l’artiste lors de l’inauguration de sa statue à la surface métallique brillante et lisse. Quoique massive cette oeuvre semble légère d’autant que sa surface polie comme un miroir fait oublier son générique. En de telles œuvres la matière approuve le mystère et les possibilités du temps sont digérées. L’espace, l’étendue, la masse se refont avec le sourire de l’artiste. L’excès bondit hors de tout. La vérité dégénère de manière ludique en délice oxalique.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

10:57 Publié dans Genève, Images | Lien permanent | Commentaires (0)