gruyeresuisse

02/04/2014

Grand Pianoramax : survivance des étoiles

 

 

 

 

piano.jpgGrand Pianoramax,“Till there’s nothing left”, Label ObliqSound, 2014

 

Grand Pianoramax c’est le genevois Leo Tardin, ses visions mais aussi ses deux acolytes qui complètent son trio : le poète américain Black Krecker (Vocal) et le batteur électro zurichois Dum Burkhalter. Défiant les logiques des genres, capable de jouer aussi bien du piano classique et du synthé le leader crée une musique rare et toujours intéressante. L’intelligence du trio tient au casting effectué pour ses différents projets comme à l’évolution des sons d’albums en albums.  “Till There’s Nothing Left” est certainement le meilleur car le plus abouti.  Equilibré, moins « noisy » que subtilement poétique et innovant dans sa simplicité il est produit par Roli Mosimann (The Young Gods, Björk). Dégagé des grooves burinés et d’une musique urbaine dure l’album marque le retour à des compositions intimistes. Elles illustrent combien Leo Tardin maîtrise l’art du renouvellement : l’influence de Black Cracker est à ce titre importante. Il ramène le groupe en un retour aux fondamentaux piano-voix c’est une réussite. On entre dans des tonalités du soir au moment où les crépuscules sonores s’offrent à la pâmoison de la nuit. A celle-ci le crime d’amour. A la musique des cristaux d’étranges lames sonores d’éros.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

01/04/2014

Vincent Kohler vs. Fabienne Radi : culture et contre culture

 

 

 

 Kolher 3.jpg« Gare au mildiou », Fabienne Radi Mamco. Les trois œuvres de Vincent Kohler dont il est question font partie de l’exposition Le Syndrome de Bonnard (F. Baudevin, J-L Blanc, N. Childress, V. Kohler, R. Levi, D. Rittener, Cl. Rutault) au Bureau à la Villa du Parc à Annemasse à partir d’un choix d’œuvres dans les collections du Mamco, du 5 avril au 31 mai 2014.

 

 

 

C’est à travers les œuvres de Vincent Kohler pour le « syndrome Bonnard » que Fabienne Radi poursuit librement ses pérégrinations terrestres, jouissives et eva-naissantes. Elle place une perverse patate chaude au doux prénom de Charlotte  dans les mains d’un «  jardinier-en-chef exigeant qui fait la pluie et le beau temps » et de son assistant à la libido exacerbée toujours prêt à faire Mèche de tout bois. Mais plus particulièrement d’une allumeuse à la jambe de bois nommé Cancan.


Entre Fabienne et Kohler il y a soudain une communion cérébrale et une commotion végétale. Les mots de l’une font ce que les images de lune de l’autre ne font pas et vice versa. Si bien que le discours mycose toujours là où les images sont atteinte de mildiou - du moins si l’on en croit la critique en ces jours de Kohler.

 

Par substrats et rempotages la sémiologue pousse les images dans les buissons du sens pour les fourrer (culotte retirée – on peut être légère tout en étant soigneuse) d’une main courante propre à la vie souterraine et potagère d’un être qui quoique jardinier n’est en rien pote âgé.

 

Vincent Kohler et Fabienne Radi proposent à leurs corps défendant leur botte à niques. Aux meurtres dans un jardin anglais ils préfèrent les plaisirs peu solitaires d’un jardin à la française où le glamour suit son cours derrière les brocolis.  L’artiste en propose des visions aussi allusives qu’ironiquement fabuleuses. Elles répondent à la glose lascive de celle qui sait monter sur ses ergots et  ses sommes de cogito.

 

Les semis se plantent tout seuls : preuve que leurs fomenteurs faux menteurs  ne font pas les choses à moitié. Même le pur purin d’ortie devient purpurin ! Qu’importe donc si les œuvres de Jérôme Bosch se transforment en un « Coffret Bosch spécial vissage et perçage de 65 pièces ». Dans un pur esprit dada et dans une fièvre de cheval  les créateurs offrent les pro-thèses idéales aux artistes et littérateurs en herbes. Il leur reste qu’à cultiver leur jardin.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

29/03/2014

Meurtre à la Maison blanche - Collectif_fact

 

 

collectif land.jpgCollectif_Fact, « A land fit for Heroes », Ferme-Asile de Sion, du 13 avril au 13 juillet 2014.

 

 

 

Le Collectif_Fact est constitué d’Annelore Schneider et Claude Piguet. Le duo vit entre Genève et Londres. Il propose, grâce à Véronique Mauron curatrice de « A land fit for Heroes », une exposition où vidéos, photographies et objets ouvrent sur un univers piégé de chasses-trappes. S’y retrouvent des assemblages d’images familières qui font référence à des films noirs classiques. Le tout est fondé sur l’espérance (douteuse) de la résolution d’énigmes dans un esprit proche du cinéma de suspense. Sous un aspect ludique (une gestion automatisée enclenche au passage des visiteurs des vidéos, éclaire certains points de l’exposition) est proposé un double questionnement : sur la façon dont l’image manipule tout spectateur  et sur la manière dont, sous effet de la crainte et de l’émotion, l’image « objective » crée des scénarii angoissants.

 

 

 

L’exposition entraîne le regardeur dans un labyrinthe optique.  Les quatre vidéos (« Hitchcock presents », « The Course of Things », « The Fixer », « A land fit for Heroes »)  deviennent des machines esthétiques pour sonder le réel et la manière dont l’image et le son le restituent. Dans la dernière des quatre vidéos - la plus intéressante - la caméra et son téléobjectif à partir d’un unique lieu  par un long plan séquence et en plongée  filment en gros plan la ville de Sion : ses diverses zones urbaines, ses alentours et isolent certains de ses « habitants ». Un coup de feu résonne, une silhouette nettoie une arme, des personnes courent. Mais les sons ne sont pas synchrones avec l’image. Si bien que la narration reste ouverte en s’intéressant plus aux temps morts qu’à une véritable « histoire » ou sa possibilité. Preuve que l’image n’est pas garante - tant s’en faut - de ce qu’elle « donne ».

 

 

 

collectif fact.jpgChaque spectateur est la victime des « tueurs » que sont les vidéastes. Ils réitèrent leur « coup » dans « Hitchcock presents » en s’emparant du dispositif du cinéaste pour sa bande annonce de « Psychose » tournée dans les décors de son film. Elle est transposée pour une étrange visite de la Maison blanche du Corbusier à la Chaux-de-Fonds métamorphosée en antre des mystères. Dans « The Course of  Things »  la voix d’Hitchcock sert de fil (pervers) à une traversée du Musée d’histoire naturelle de Londres où les visiteurs deviennent sans le savoir des otages d’un film de suspense.

 

 

 

collectif fact 2.jpgLa beauté plastique des films et de l’installation n’est pas pour rien dans la magie de l’exposition de Sion. Les deux créateurs savent que la critique de l’image peut - on dira même « doit »  - passer par le souci esthétique. Car ce qui est propre à séduire permet aussi d’émettre des doutes sur la capacité à l’image à produire du réel. Qu’on se souvienne du « Blow-up » d’Antonioni et bien sûr de celui dont les deux artistes sont forcément proches : Jean-Luc Godard.  Dans la procédure d’appel de l’installation  le « crime » (si crime il y a…) n’a le mérite que d’être annoncé. Cela représente une invitation à la discussion sur le réel plus qu’au bouclage d’une enquête.  Chacun de ses éléments restera d’ailleurs nocturne : sorti de l’ombre il y retourne. Preuve que rien ne sera résolu : comment en effet expliquer la nuit à la nuit ? Il convient donc d’exister comme l’image : sans vérité. L’exposition est à voir absolument pour s’en convaincre.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret