gruyeresuisse

20/02/2014

Les phasmes de Marco Delogu

 

Marco Delogu, Espace JB (Jorg Brockmann), Carouge-Genève, du 5 décembre 2013 au 28 février 2014.

 

 

 


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Nous ne briserons jamais certains de nos liens : ceux dont nous ne pouvons nous défaire sont la brisure même. Elle apparaît dans l’œuvre de Delogu en pluie d'écume noire tels l'ineffable, l'ineffaçable et l'entraperçu.  L’artiste permet de les deviner par l'interstice de l’ombre.

 

Indivisibles égarements, sillons, écharpes : le noir est promesse de blanc comme le soir est promesse d'aube.  Ce qui est le plus caché devient le plus éternel. S'agit-il d'un trompe-l'œil ou d'une tentation ?  Nul ne peut le dire mais la photographie avec Marco Delogu, dans ses jeux d’ombres, donnent à l'espérance sa dernière aurore.  Elle mange le réel. Il reste affirmé dans le noir qui l’engloutit mais afin de rejeter l’ombre pour la proie.  Chaque photographie rompt le silence de l'origine, fonde un aval du temps comme elle construit le monde sur des échos. Le désert de l’image devient nourrissant. Il s’agit d’une disponibilité non sommaire. D’où la nécessaire perte de repères afin d’élargir le mystère plus encore que d’en espérer une connaissance dans un temps nocturne, en son flux persistant et sa dispersion insistante.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

13/02/2014

Ping-pong palissade : Delphine Renault & Anne Minazio par Fabienne Radi.

 

 

 

Anne Minazio & Delphine Renault, « Featuring 1 » HIT, Genève, février 2014. Fabienne Radi “”Les épaulettes, le crème glacée et le stand de tir”

Radi.jpgSi peindre est difficile avant de peindre, voir est difficile après voir. Fabienne Radi le rappelle à propos de « Featuring N° 1 ».  Elle a, pour l’évoquer, les épaules suffisamment larges. Comme celles de « ses » égéries des années 80. Elle réanime ici leurs silhouettes armées de « l’équivalent d’une brique de lait sur chaque épaules » pour « extra-volumation  par prothèses de mousse » en réaction aux épaules affaissées des années antérieures. Rien n’a changé d’ailleurs puisque aujourd’hui un Jean-Paul Gaultier reste fidèle à cette érection qu’il rallonge même par des pointes en éperon.

 

 

Radi 2.jpgPar ce retour sur ces « déménageuses qui ne portaient pas d’armoire » mais  faisaient du trottoir où elles se promenaient un mur infranchissable Fabienne Radi propose une propédeutique à l’agencement entre l’atelier de Delphine Renault et les grands monochromes aux couleurs de milkshakes fraise et banane « séparés par un Aflter Eight pour un shooting d’un dessert Mövenpickk » d’Anne Minazio. Les deux artistes coupent la vision idéale, frontale et univoque du spectateur en lui cassant le cou puisque tout est créé afin de faire barrage à sa vue. L'envers est aussi mal visible que l’endroit dans une conduite forcée autour de la palissade (en prenant garde de ne pas se prendre les pieds dans les chevrons qui la soutiennent). Elle sert autant à l’accrochage qu’à un certain empêchement perceptif. Le point de vue classique se dissout. Reste son interrogation. A la fenêtre du tableau répond celle du lieu. Elle devient elle-même rétroviseur pertinent. La façon de regarder compte autant que ce qui se donne à voir. Cela permettra à tout spectateur de s’écrier « splendide ! » même s’il ne voit pas ou peu : preuve que rien n’arrête le regard même pas les freins de Renault.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

 

 

04/02/2014

Philippe Thomas l’inconnu dans la maison

 

 

 

Thomas Bon.jpg« Hommage à Philippe Thomas  et autres œuvres » augmenté de « L’Ombre du jaseur (d’après Feux pâles) », Mamco – suite du cycle « Des histoires sans fin », du 12 février au 18 mai 2014, Genève.

 

Tout dans l’œuvre de Philippe Thomas (1951-1995) peut sembler froid et nonsensique. Néanmoins l’expérience reste unique. Elle se nourrit d'objets anodins aux titres labyrinthiques (le Musée réfléchi, Vue de l'esprit, Obligation de réserve, Mesure pour mesure, Respect de l'étiquette, etc.). Dans des espaces d’ordre tout est déplacé - même la position du créateur et de son client. L’artiste dépouille l’art de toute aura sans pour autant - à l’inverse d’un Warhol ou un Koons - rechercher par sa démarche une quelconque notoriété. En rien manipulateur d’égo il  « crée » - au sein de son  agence  "les ready made appartiennent à tout le monde" - des œuvres volontairement quelconques au profit d’un propos qui remet en cause le statut traditionnel d'objet d'art.

 

PhilippeThomas a radicalisé l’esthétique du ready-made en proposant des œuvres clés en mains dont les acheteurs deviennent les auteurs et les collectionneurs. Il a mis en place une narration/fiction de l’œuvre et de son statut à l’aide de mobiliers de bureau, de caisses en carton, de parcelles standard de parquet flottant, de photos d’une totale banalité, de tables lumineuses avec compte-fils à disposition pour scruter avec minutie ce qui n’a aucun intérêt, de panneaux signalétiques à usage interne et d’une multitude de tableaux de même format qui représentent des codes-barres.

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L’artiste paya le prix pour son affront  : tous les arbitres de l’art le boudèrent. Il fallut attendre 4 ans avant sa mort afin que l’exposition «Feux pâles» au CAPC de Bordeaux porte un premier coup de  projecteur sur son travail.  L’artiste y resta coincé, contraint « à ne pouvoir dire je » sans courir le risque d’être pris à son propre jeu. Au mieux on n’a retenu souvent de lui que sa collection d'hétéronymes : Marc Blondeau, Christophe Durand-Ruel, Claire Burrus, Pierre Cornette de Saint-Cyr, la Caisse des dépôts et consignations, Elisabeth Lebovici, Les ready-made appartiennent à tout le monde Æ, Alain Clairet, Jacques Salomon et bien d’autres qui rendent Pessoa lui-même un aimable plaisantin dans le genre. Mais on commence enfin à estimer plus justement la place de l’artiste : l’exposition du Mamco en restera une étape importante.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

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