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09/05/2014

Elvis Studio : espace des signes et formes de l'espace

Elvis studio.jpg”Elvis Studio -10–12 Hz Yaldabaoth”,  Hard Hat, Multiples & Edition, 1205 Genève, 23 mai-6 juillet 2014

 

 

 

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L’Elvis Studio de Genève est la réunion de trois dessinateurs de talent : Helge Reumann, Xavier Robel et Marco Salmaso. Dans « l’esprit » de l’entreprise se conjugue deux types de regard. Celui de silex : tout en concentration qui communique à l'espace une rigueur. Celui de ce que les chinois nomment le  " regard du poignet vide " : la tension de corps s'y annule pour conduire le regard en résonance avec le monde. Cette approche induit sur une même planche une multitude de données plastiques (proche parfois d’un capharnaüm)  qui produisent un ensemble esthétique construit extrêmement précis et acidulé.

 

Elvis Studio 2.jpgLe réel est saisi dans une suite de moments ou d'actes que les créateurs offrent en un état à la fois critique et ludique en un langage particulier fait  d'émergences, de décalages et d'excès habilement et plaisamment contrôlés. Surgit l'écart dans le réel - un écart pas forcément perçu comme tel mais qui fait signe au signe lui-même pour le transgresser ou le déplacer. Le rapport au monde est donc  construit de graphisme dont les signes deviennent les phénomènes  - sans lesquelles l"'art’ du dessin n'est rien. Le trait  crée par le noir l'éclair de la réalité reprise, re-décodée, reconsidérée. Les lignes ne sont pas des  signes mais des formes qui informent l'espace en le formant. Les créateurs rappellent qu’un signe est indifférent au lieu dans lequel il se configure mais qu’une forme est intransposable dans un autre espace. Celui de l'Elvis Studio  où elles sont créées fait  partie d'elles autant qu'elles de lui. Surgit une géodésique de l'espace plus que la limite d'une figure ou indication d'un contour.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

Rappel : « Elvis Road » de Helge Reuman et Xavier Robel, Buenaventura Press, Oakland, Etats-Unis.

 

 

 

 

07/05/2014

Jean Crotti dessinateur de l’effacement : rencontres du deuxième type

 

crotti.jpgJean Crotti, SKOPIA Art contemporain Pierre-Henri Jaccaud, Genève, 23 mai – 5 juillet, 2014.

 

Petit-neveu du peintre Jean-Joseph Crotti et frère de l’auteur-compositeur Michel Buzzi  le Lausannois Jean Crotti a trouvé à la charnière du millénaire lors de nombreux séjours au Caire l’axe majeur de son travail qui n’est pas sans rappeler - dans l’esprit - l’œuvre de Pasolini. Les garçons qu’il représente semblent des plus fragiles et comme « stigmatisés » par les supports de récupération que l’artiste utilise souvent. Le portrait trouve une dimension particulière. Elle est le fruit d’une connaissance préalable avec ses modèles mais de manière indirecte. Le chat et la webcam restent pour l’artiste des moyens de connaître et de rêver des êtres dont il fait implicitement le casting en un type de relation où l’érotisation reste souvent de mise. Néanmoins ces rencontres permettent aussi l’échange et la création d’images qui échappent au pur registre du portrait.

Celui-ci dans la mesure où il est généré par un medium entraîne tout un jeu d’apparition et de disparition, de séduction et de rejet  dont l’œuvre témoigne. Souvent semblant « inachevés » les dessins sont l’illustration de la diaphanéité de telles rencontres où le jeu garde son importance. Toutefois celui-ci n’a rien de léger. Pour preuve le dessin témoigne de la frustration comme du désir. Surgit  un état de latence et d’errance quasiment programmé. Les tons pastel, les traits éthérés deviennent le symbole en acte du rapport abyssal entre le proche et le lointain, l’angoisse de la perte et l’attente d’un désir qui fait de chaque création un instant de solitude nocturne plus que solaire et  à laquelle  les dessins des portraits mortuaires  de la période égyptienne font échos. Il y  ainsi non seulement du Pasolini mais du Genet et du Rimbaud chez un artiste discret qui par ses travaux dressent la chronique des mondes impossibles.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

06/05/2014

Emanuela Lucaci : l’obscur levant des songes

 

 

 

 

Lucaci 2.jpgLe lac est immobile. Mais dans cette immobilité la peinture reconnaît sa promesse et appelle le vent qui efface le réel pour remonter aux images sourdes et profondes. Emanuela Lucaci  va les puiser souvent dans l’univers des cinéastes (Tarkovski, Antonioni par exemple). L’état d’oubli et celui de détresse sont parfois à la merci de la goutte mouvante du corps d’une femme dont l’illusion se défait. Rien ne sera tenu : l’idée même d’histoire s’abîme. Reste l’image et son secret. Entre elle et le réel, entre elle et la fantasmagorie. Ce sont parfois deux bêtes qui jouent ensemble, s’entendent en se demandant ce qui est possible du désir par delà son usure.

 

 

 

Emanuela Lucaci propose en ce questionnement les faces-à-faces du présent et de l’oubli. Le temps fuit, il  échappe : l’artiste craint que le monde des mages devienne infirme. Elle en ressaisit les sables, les roseaux, les eaux voire juste une fumerolle à peine décelable qui finit par envelopper un corps nu. En avançant la peinture - revendiquée comme telle - se trouve aspirée au centre du mouvement qu’elle crée. De l’eau maintenue en apesanteur surgissent des paysages hybrides et habités d’êtres à l’œil noyé dans l’obscur.  Une densité diaphane porte vers ce qui reste d’espoir muet. La beauté ne diminue pas : elle s’arrime à ce qui la fait : à savoir le présent de la peinture et ses rhizomes orphiques auxquels la Genevoise accorde une préhension particulière. Presque impalpable une poignée de buée, une tiédeur caressent la peau d’une voyageuse sans bagage.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret