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18/01/2017

Catherine Safonoff et la proxémie


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Catherine Safonoff, « La distance de fuite », Anne Pitteloud, «Catherine Safonoff, réinventer l'île », Editions Zoé, 2017.

Catherine Safonoff est une vieille dame indigne et indignée, victime à l’occasion d’elle-même et de sa compassion. A force de côtoyer les marges, elle a compris que l’écriture « raisonnable » ne réussit plus à donner l’expérience de la vie tant le réel ressemble parfois à une fiction. En lisant et relisant Proust, Ramuz, Beckett, Michaux elle retrouve des piliers afin que son écriture emmagasine certains instants qui deviennent des livres. Ils sont pleins d’alacrité et proches de l’autobiographie. Pour autant l’auteure n’aime pas le mot et préfère parler de « longues lettres à des inconnus ». Et de préciser « Ecrire, ce n’est pas difficile : en revanche, vraiment s’adresser à quelqu’un, cela, c’est une opération très complexe.»

Safonoff 1.pngSes proches se retrouvent dans « la Distance de fuite » dont le titre est emprunté à Pascale Quignard. Et bien sûr sa génitrice qui fut le personnage central de « Autour de ma mère » (2007). Elle affirme, en dehors d’elle : « je ne distingue aucun bâti familial autour de moi». En conséquence ce livre permet d’approfondir l’idée du lien et du dénuement. Catherine Safonoff a pu les approfondir par ses ateliers d’écriture en prison. Elle y a compris l’importance de la proxémie : à savoir la distance que les êtres comme les animaux mettent entre eux pour garder soit une autonomie, soit un pouvoir ou une soumission.

Safonoff 2.pngMais la proxémie passe aussi par les mots et leur impact : il faut savoir jouer de leur niveau suivant les circonstances. Celle qui a toujours aimé les voyous et les poétesses et qui entretient de nombreux liens avec les inconnus le sait. Elle explore ce qui rapproche les êtres comme ce qui les fait fuir parfois de manière inexplicable.

Safonoff Pitteloud.jpgMais Catherine Safonoff évoque aussi les contrastes des sociétés occidentales postmodernes où les corps suivant leur lieu statut social ne possèdent plus la même « nature ». « La distance de fuite » est donc tout autant un espace intérieur qu’extérieur. Anne Pitteloud dans son essai permet d’approfondir  la lecture d’une œuvre aussi intime que généreuse. Genevoise et libertaire comme son modèle, avec « Réinventer l’île » l’auteure mesure l’importance, la cohérence et l’originalité de celle qui pourrait être sa mère. Sur un plan intellectuel elle l’est sans doute.

Jean-Paul Gavard-Perret

 

13/01/2017

Danila Tkachenko : vigie et abandon

Tchachenko 2.jpgDanila Tkachenko, « Restricted Areas », Skopia, Genève du 20 janvier-11 mars 2017. Livre éponyme : Dewi Lewis Publishing 80 p.

 

 

 

 

Tchachennko 3.jpgLe monde ne sert plus de fond aux photographies de Danila Tkachenko. Si bien qu’elles semblent sorties d’un rêve, des limbes ou d’une temporalité d’un ordre original. Tout reste auroral et ne subit aucune souillure même si les objets sont en désuétudes. L’artiste crée une perturbation et une lutte obscure contre l’ordre établi. Les éléments flottent de manière impromptue.

Tchachenko.jpgCette situation est réitérée d’une œuvre à l’autre. Nous sommes dans la communauté d’un royaume entre vie et mort. Il s’agit d’entrer en un sommeil du monde sans encore rêver de ce qui pourrait s’imaginer là où rôde la catastrophe ou à l’inverse la quiétude. Le réel ne coïncide plus totalement avec ce qu’il est. Existe à la fois un abandon et un lieu de vigie. La métaphysique contamine la physique, l’ailleurs l’ici, l’hier le maintenant. La photographie est donc bien différente d’une simple psyché. Le réel est menacé d’être submergé entre durée et abyme comme s’il s’agissait d’atteindre une limite non du néant mais de la continuité de la durée qui paraît soutenir tous les temps et lui résister là où ce qui reste prend un poids particulier.

Jean-Paul Gavard-Perret.

12/01/2017

Victoire Cathalan : magie recréatrice

 

Cathalan bon.jpgVictoire Cathalan, « Éléments », solo show, Espace L, genève Vernissage 19 janvier 2017

 

 

 

Cathalan.pngPour Victoire Cathalan, la surface des choses n’est pas seulement une apparence mais l’interface entre le visible et l’invisible. C’est pourquoi les notions de paysages ou de natures mortes sont métamorphosées dans son approche. La peinture y acquiert une sensualité particulière afin de redonner à l’art comme au réel un nouveau départ. Restent une fragilité dans la force, la force dans une fragilité loin de tout principe de narrativité. Le mystère est évident mais demeure un mystère. S’y ressent néanmoins combien la créatrice lutte contre le temps et sa dépression. C’est là que tout recommence. L’éveil laisse le souvenir d’un songe. Mais il se concrétise.

Cathalan 2.pngLes œuvres deviennent des pierres de lune ouvrant les portes du soleil. Un trait sombre vient éclaircir, ouvrir des fibres de lumière. Existe autant le suraigu de la transparence que la densité de la matière. Jaillissent des fleurs d’un étrange jardin. Victoire Cathalan rend visible l’intime du monde où tout se crée en une lente et longue aventure et incubation programmées mais aussi un appel du large, du haut et des profondeurs. Entre dentelles échevelées parfois dépensées en longueur, parfois nettes dans leur embrouillamini l’artiste crée des portes d’un lieu où voguer et frémir. Manière pour l’artiste de demander quels sont ses êtres qui se souviennent de leur oubli. Et ce, à travers une tension et un apaisement grandissants là où la peinture n’est pas narrative : elle invente des récits. Pas forcément des histoires.

Jean-Paul Gavard-Perret