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11/07/2014

Peter Knapp contre tout renoncement et contre toute attente

 

 

Knapp.pngPeter Knapp, « Elles, 101 regards sur les femmes », Musée des Suisses dans le monde du 11 juillet au 9 novembre 2014.

 

 

 

Grand prêtre de la mode, Peter Knapp n’a jamais sacrifié à sa tyrannie. Et ce par une sorte d’instinct de conservation qu’il a saisi très jeune chez les artistes - Kandinsky et Giacometti entre autres. Dès lors sa propre œuvre de photographe, dessinateur et peintre se dresse toujours contre les apathies.  Le dynamisme de création se conjugue aux grands textes et aux leçons de l’histoire qu’il contribue parfois à connoter ou à déconstruire (cf. sa mise en image de « écriture ou la vie » de Jorge Semprun, Gallimard). L’artiste prouve que l’être  (femme ou homme) n’avance  jamais sur du solide et n’adhère parfois au monde qu’à la fortune des bourreaux et l’infortune des victimes. Néanmoins la flamme créatrice traverse le sang et la mort : Knapp garde la force de s’arracher à tout ce qui conspire à l’usure et l’anéantissement. 

 

 

 

Knapp BON.jpgContre la nuit du monde et contre les aspirations dérisoires d’esprits fourbus l’œuvre se dresse en ne cessant de se renouveler dans la rage qui la secoue entre autres à travers la vision des femmes. D’autant que ce qui donne le frisson et attise la terreur l’artiste le refuse. Il  assigne à son travail une fonction de médiation et de méditation. S’il  ne conçoit  certainement pas l’époque comme un âge d’or, la femme permet de l’envisager au moins comme une utopie possible lorsque l’art l’élève face aux enfers et à l’apocalypse.  Ne jubilant jamais à l’idée du désastre  Knapp en tire des visions conséquentes qu’ont occultées ses photographies de mode.

 

 

 

Knapp 2.pngMais tout compte fait elles aussi se dressent contre l’apothéose des idéologies aux transes douteuses. Dans le futile reste une tension auquel l’artiste demeure fidèle jusqu’au moment où il s’est appesanti plus à fond sur ses propres opérations et images mentales. Jamais influençable quant à ses fondamentaux, le créateur inventent des aveux sans narcissisme. Sous - parfois - des apparences trompeuses ses œuvres ne cesse de pressentir et de surveiller l’impuissance de l’histoire et de tous ceux qui l’entretiennent et dont il fit - entrant par la petite porte du futile – partie avant de courir après l’insécurité sans jouer les martyrs ou à l’inverses les frivoles. Knapp reste par essence âpre aux tourments de son temps. Son art en est bien plus qu’un simple commentaire. Le plasticien partage  les supplices de ceux qu’il a évoqués  en l’expression d’une révolte généreuse et douce dont la femme reste le modèle parfait.

 

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret.

 

10/07/2014

Marie-Luce Ruffieux : traversée des miroirs

 

 

 

 

Ruffieux.jpgLa Lausannoise Marie-Luce Ruffieux est écrivain et artiste plasticienne. Avec ses vidéos, ses installations et ses textes elle offre une matérialité particulière aux images comme à la langue en s’intéressant aux liens et aux interactions qui unissent les divers médiums entre eux ainsi que le réel à l’imaginaire. Son livre « Beige » (éditions Héros-Limite) ressemble à un écran froid sur lequel une suite de films transparents et épais illustre à la fois la proximité et le lointain du quotidien. Par son langage attentif au moindre détail l’œuvre attire et séduit par une esthétique du clin d’œil et d’une (fausse) nonchalance expressive. Avec l'artiste les vocables deviennent ce que Beckett en espérait  "des mots aux mots sans mots". Et les images des images sans image. 

 

Ruffieux 2.jpgA la dynamique du continuum s'impose la vérité du discontinu, de la charpie. Demeure une simplicité non insignifiante mais mal signifiante qui est le propre même de la subversion dans l'art.  L'image - telle qu'on l'a conçoit - disparaît au profit de ses vides. Elle cerne un informe à qui elle donne surface et profondeur et prouve que le vide est autant dans les mots qu'entre eux. L'artiste devient à ce titre un  "ôteur" où  le « tout », en étant,  n'est pas ou n'est plus. Autour du vide créé louvoie  une volupté particulière. Il faut en accepter le silence entre pénétration et épuisement, faille et présence, compression et détente de la pure émergence contre le chêne à forme humaine et le bruit des hannetons. Du moins les rares qui restent. 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

 

06/07/2014

Claire Koenig la trapéziste

 

Koenig bon.jpgLe monde de Claire Koenig ressemble à un purgatoire. Mais débarrassé du vice et de la vertu, donc de coupables ou d’innocents. L’être a de facto disparu. Il n’y a pas de vide mais encore moins de plein. Reste la juste place pour l’imagination et afin que les traces, les filets de peinture dansent dans l’espace, s’envolent même lorsqu’ils zonent près des abîmes. L’œuvre est immobile / mobile, devient terre dans l’éther. Elle fuit les légendes dont - implicitement pourtant - elle renvoie  un écho ; une double conscience dans l’exercice de déliés et de déliaisons. L’œuvre propose de fait une étrange scène. L’agitation  demeure. La douleur est suggérée par le noir et la ruine mais la vie reste quoique délocalisée, écourtée, ramenée en arrière ou reprise en ce qui tient d’amoindrissements, d’ébauches et rognures. S’y souffle le chaud et le froid, s’y organise l’apocalypse. Il rend dieu "désespérable" et rappelle que ce qui est parti ne revient pas.

 

 

Koe,ig bon 2.jpgNéanmoins dans la fragilité des lignes, leur légèreté, Claire Koenig reste une trapéziste. Perchée gracile sur certains trépas elle les transforme en doux pires et soupirs. Si bien que par ses œuvres l’artiste sortie d’un cirque Grüss métaphysique devient presque l’horlogère des heures légères. Elle entend sur le Léman les rieuses mouettes. Pour chacune  elle crée un univers particulier venu des temps anciens mais dans lequel louvoie une forme de postmodernité. Créer pour la Lausannoise ne revient pas à mettre de l’ordre mais pénétrer des arcanes étranges à la « croisée » impossible entre la plus et le moins sans que le résultat soit nul. Demeurent une élévation et un épuisement, une faille et une présence. Il faut entrer en vibration avec ces images fantômes.  Entre compression et détente surgit la pure émergence en perte d’équilibre où un affect bat sans la moindre sentimentalité de bazar. Reste l’intransigeance et une cruauté blanche (par effet de noir). Chaque œuvre retient un « precious little » (comme disait Beckett). Ce précieux rien sabre l’azur, le blanc de la page, la pensée mais pour contredire sa mélancolie naturelle.

 

Jean-Paul Gavard-Perret


L'œuvre de Claire Koenig est visible entre autre Galerie LigneTreize, Genève, FLAC, Lausanne.