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18/09/2013

Steeve Iuncker : apex des embrasements glacés

Iunker.jpgSteeve Iuncker « L’instant de ma mort », Mamco, Genève

 

 

Pour un photographe voir est bien plus que voir : c’est regarder et comprendre. Le photographe organise le monde : parfois dans la vitesse (l’inverse de la précipitation) parfois dans le soin d’une mise en scène afin de violer les apparences et de perforer les a-priori qui engluent le réel dans l’ombre. Pour cela la lumière ne doit pas couler en nappe égale et douce  pour envelopper  le réel dans un sépulcre mais lorsqu’il s’agit de la mort que l’on se donne ou qui nous est donnée. Steeve Iuncker l’a compris : la lumière qu’il ouvre sur le réel est parfois blessante pour demeurer plus proches de bien des pénombres et des ténèbres afin de montrer un corps glorieux jusque dans sa soumission aux dernières outrances. Ce n’est pas simple. Mais les vraies images ne sont jamais simples.

 

Conte la momification du monde le photographe genevois propose des embrasements glaciaux qui provoquent parfois une horrible attirance sans pour autant réveiller des désirs obscurs. Le photographe ose montrer des enfantements noirs. Il propose même la scénarisation de sa fin à travers documents repris et sous un titre chère à Blanchot. De tels clichés bruts de décoffrages mais proposés parfois dans une perspective de « fiction » s’arrachent aux étoiles de sang sous la craie monstrueuse du ciel. Ils rappellent que l’être est une farce éphémère, un jouet aux mains de qui l’exploite. Chez Iuncker la mort n’est donc jamais divine et n’est pas plus un rêve de pierre.

 

Iuncker 2.jpgForant des trous dans l’écorce du monde en surgit le sang noir là où parfois tout se défait. Le corps y est souvent tragique. Sa prise donne une idée concrète de la façon dont l’artiste le relie à ce qui l’entoure. Mais même dans leurs caresses les êtres prennent une distance limite qui devient une frontière physique. Elle marque la séparation entre la zone simplement incurvée de réel et sa zone de non-retour.  Souvent - et même dans la fête - le corps qui se retrouve au fond du puits de l’existence dans un tour d’horizon des événements qui la fait plier.  On a parfois l’impression qu’on ne peut plus rien observer au-delà – tout comme le navigateur au milieu de l’océan ne voit rien au-delà de son horizon visuel.

 

La gravité débaroule  des hauteurs du ciel, dévaste les lieux jusqu’au pays des morts. Désordre organisé, frayeur, trépas : les êtres se joignent mais ne s’unissent pas, ils  gisent  dans leur vide. Même quand ils sont les uns près des autres ils ne sont pas loin de s’écrouler. Leurs ulcères de feu décroissent sous une lèpre d’ombre. Dans le charbon d’un monde éteint rampe une flamme qui par instants lèche le bord des vies. Elles s’évanouissent sans bruit, elles agonisent comme elles luttent, lancent par moments de derniers flots lumineux.

 

Les êtres restent des étoiles d’ombre que le temps a fait déchoir. Ils gravitent parmi des soleils frivoles. Ils tremblent d’éther. C’est un suintement sans fin de soleils morts. Iuncker pousse la logique du vivant à son extrémité (géographique au besoin). Dès lors il ne met pas le monde à l’envers, il le redresse, c’est une boule de vide autour de laquelle on orbite comme si nous étions encore un peu planète au sein des masses froides dont les photographies deviennent les dispositifs de détection.

 

En groupe ou isolé les êtres se vaporisent en nébuleuse. Restent parfois leurs têtes éperdues dans une sorte de flaque. La lumière visible est un trou, une faille, une diminution de quelque chose d’autre. Le visible imprime l’invisible.  Chacun tourne autour d’un l’autre.  Est-ce que le plus froid tourne autour du plus chaud ou l’inverse ? On ne peut l’affirmer.

 

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

N.B. Steeve Iuncker a reçu le premier prix de photographie du Musée d’Histoire Naturelle de Paris pour son livre de « reportage » : « Yakoust – 48 ».

 

 

 

15/09/2013

Esther Fayant et les aubes épines

 

Fayant 4.jpgA travers ses photographies intimes agencées autour de portraits, de carnets de voyage et d’intérieurs la Genevoise Esther Fayant pose la question de ce qu’on voit et dans quel véritable « spectacle » cette vision s’inclut. De telles prises fascinent par leur mélancolie impalpable, leur humour discret et leur solitude extensive et lumineuse.  Entre - par exemple le des arpents de lumière où une nimbe de couleur pâle - la photographe construit un espace cage. Les barreaux en restent élastiques toutefois afin que celle qui est saisie puisse passer  à  travers. Chaque cliché reste donc béant et fermé. L'inclinaison du temps y demeure imperceptible. Mais la courbe d’un visage féminin dit combien la créatrice ne peut pas se permettre la moindre digression, le moindre geste fantôme. Créer revient à identifier par la prise plastique quelque chose de subtil qu’il ne convient pas de détruire mais  d’isoler, de retenir en une sorte  d’état pur entre un désir ou un sourire face à la capacité de destruction du quotidien.

 

 

 

Fayant 6.jpgApparaît peu à peu une ressemblance étrange qui rapproche de l’harmonie et d’une secrète parenté entre le rêve et le théâtre même du quotidien. La question de la photographie se rabat sur celle de la vie au moment où saisir  est livrer à la fascination méticuleuse du presque rien. Tout tient à ce défi et cette exigence. Reste un élan vers l'autre ou le monde. Il permet de  franchir un seuil : l’obscur se brise dans la débandade des horizons afin de montrer les confins où s’amorcent la fragilité. Demeurent la promesse de l’écorce rompue, l'odeur têtue de d'un parfum de femme. L'indicible est là. La photographie saisit par le revers ce qu’on oublie de regarder avec nos regards aux paupières de porcelaine ou d'éprouver avec notre sensibilité émoussée. Un temps s’y égare et sommeille. Esther Fayant y noue en  amoureuse des entrelacs, des enchâssements. Ils dialoguent en plan rapproché avec un visage ou une nature morte. Celle-ci redevient vivante et le premier retrouve sa jeunesse.

 

 L'artiste expose entre autres à la Galerie Ligne Treize de Carouge, Genève.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

03/09/2013

Design Days 2013 de Genève : Claudio Colucci et le retour en Suisse

Design days.png"Design days", Manifestation romande de design et de création contemporaine, 5ème édition, 26-29 sepetembre 2013.

 

 

Plateforme internationale du design et de la création contemporaine, les Design Days présentent leur 5e édition au pavillon Sicli de Genève du 26 au 29 septembre 2013. Ils permettent de faire découvrir aux professionnels mais aussi au grand public les nouvelles formes du design suisse. Pour la première fois la manifestation est présentée sous la coque de béton de l’architecte Heinz Isler au cœur du quartier industriel des Acacias. Mobilier,  accessoires, prototypes, éditions limitées, pièces uniques et design industriel, jeunes labels, designers et marques internationales seront présents.  Parmi eux Piet Hein Eek, pionnier du recyclage propose «To Sit» qui retrace son parcours.  Le « Design Studio Renens » offre une série de nouveaux projets de jeunes diplômés d’écoles de design de la HEAD – Genève. Le label genevois « Teo Jakob » propose le travail  des frères Bouroullec. Le studio « El Ultime Grito » présentera son design allégorique. Quant au créateur suisse Claudio Colucci il reviendra du Japon où il est installé pour présenter son monde d’épures.

 

 

 

Sachant se déplacer continuellement afin de découvrir  un regard différent sur les choses qui nous entourent et que nous ne regardons plus, Claudio Colucci considère le design comme un art de la découverte, la recherche de territoires inconnus. C’est donc pour lui et comme il l’écrit « une forme de liberté, un style de vie ». Il a découvert cet esprit lors de ses  études de graphisme à l'école des Arts Déco de Genève. Quittant le Suisse pour ouvrir son champ culturel il est passé par l'ENSI-les Ateliers à Paris. Jeune diplômé il a créé  les « RADI Designers » avec des anciens élèves de son école.

 

 

 

Colucci.pngLibre, Claudio Colucci n’est pas sans attaches ou maîtres. Deux sont essentiels. Ron Arad avec lequel il a travaillé à Londres lui appris le respect pour le côté « artisanal » du design tout en le poussant dans l'innovation la plus extrême. Philippe Starck lui  montra comment travailler vite et comment insérer de l’humour dans toute création. Parti à la découverte des diverses culture du design, de l'architecture, de la mode  il a traversé le monde. Ayant rejoint l'équipe japonaise de Starck il décida de se mettre à mon compte et de monter deux agences, l'une à Paris et l'autre à Tokyo. Partageant son temps entre les deux villes l’artiste y trouve un moyen de solliciter sa créativité et celle de ses collaborateurs. Son style est toujours à cheval entre les deux cultures. Colucci se définit lui-même et non sans raison comme « méditerranéen par l'humour et les couleurs, japonais par mon côté rigoureux et minimaliste ». Toujours capable de suivre la simplicité de ses intuitions et ses désirs, la complexité de ses réalisations la traduise parfaitement. Ses œuvres  se situent de manière poétique et pratique sur la tranche entre la mesure du possible et de l’impossible.

 

Jean-Paul Gavard-Perret