gruyeresuisse

02/05/2013

Catherine Kirchhoff : pas de pitié pour les taupes

 

Iconoclaste à sa manière Catherine Kirchhoff fait preuve dans son œuvre plastique d’un humour qui n’a rien de nonsensique. En surgit paradoxalement l’absurde du monde où nous sommes englués à travers des procédures joyeuses et enjouées. La célébration plastique donne le jour à un rituel poétique ironique et festif. Il aurait ravi le Pérec des « Choses ». Comme lui Catherine Kirchhoff ne cesse de prendre à revers la représentation du monde. Ses peintures et ses photographies la décalent. L’artiste prouve comment se construit à notre propre insu la lecture du réel et combien la perception est « maîtresse de fausseté ».

 

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Puisant son imaginaire dans les matériaux de la société de consommation Catherine Kirchhoff en remodèle les « ruines ». De la  rigidité et de la faconde arrogante des objets qui nous entourent ne demeurent que les miasmes ironisés au sein d’une fantasia colorée. Le pestilentiel du quotidien devient par la précision et la clarté du langage  plastique un étrange jardin « pistil en ciel », un jardin dont nul ne peut  ressortir en détresse.  Le soleil y tape dur comme un boxeur.  Sa force démystificatrice fonctionne parfaitement.

 

« Pas de pitié pour les taupes que nous sommes ! » semble dire l’artiste. Elle forge le faux afin d'exalter l'artifice. L’art reste l'erreur essentielle qui justifie de tout. Il permet d'inventer une liberté afin de garantir des moments parfaitement inutiles. Plus besoin de fréquenter les psychanalystes, les Paris Hilton ou le TGV Paris-Lausanne, de pratiquer la maïeutique ou de se shooter de mayonnaise  

 

Sans y toucher, Catherine Kirchhoff transgresse tout édit de chasteté de l’image. Elle dilate le sérieux par des éléments du quotidien repris, recomposés ou décomposés. Face aux artistes philosophes à qui il faut toujours un mitigeur de morale la suissesse ne confond pas vérité et apparence. Elle opte pour d’autres apparitions. Elles mettent à mal les réponses toutes faites et métamorphosent chaque voyeur en un ignorant lucide. Celui-ci passe des affluents du réel au fleuve du songe et de la médiation. Bref la créatrice dénude les images comme un fil électrique  pour en augmenter le voltage.

 

Catherine Kirchhoff expose à la galerie Isabelle Dunkel à Genève. Elle vient d’exposer à la galerie Inter Art Mania de Lausanne.

 

Jean-Paul Gavard-Perret

 

 

Fabienne Radi : que reste-t-il de nos amours ?

 

 

 

"Vingt-quatre images",  2013, 103 pages. Livre d'artiste édité avec le soutien du Fonds cantonal d'art contemporain de Genève) et du (Fonds d'art contemporain de la Ville de Genève, 24 CHF / 20 euros. Disponible au Mamco et au Parnasse à Genève

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Fabienne Radi - analyste et créatrice d’images - pénètre dans « 24 images » sa propre intimité avec humour et par recours au cinéma.  La Genevoise se  réinvente à travers des assemblages d’objets ou de simples citations abruptes de ses films références  tels  Kill Bill, Twin Peaks, Les Demoiselles de Rochefort, Les dents de la mer, etc. Ces oeuvres cultes deviennent sa demeure chaque fois revisitée. Moyennant quoi elle enchâsse sa propre histoire dans la généalogie du cinéma. Cette relation se constitue en espace de tension entre « autoportrait » et indices « publiques ». De la sorte, elle pose et repose la question de savoir qui elle est, qui est le sujet du sujet.

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Ces interrogations  portent de fait sur les questions de l’image. En particulier comment elle induit en chacun le trouble. En inconnue dans la maison l’image  mord comme les dents de la mer ou celles d’un mère carnassière. « Vingt quatre image »  met en scène cette submersion et cette dévorations sans pour autant casser nos illusions « d’optique ».L’espace filmique est dé-spatialisé afin d'accéder au statut d'expérience de lieux hanté auxquels renvoient avec humour les installations ironiques d’objets montés en narrations  allusives.

 

Son livre lui-même acquiert la troublante souveraineté de la hantise. Il garde l'efficacité d'un lieu de mémoire revisité et distancié par l’humour L'histoire de « 24 secondes »  est donc l'histoire d'une accession à soi par l'intermédiaire de l'autre. De la multiplicité de films cités et à la fois montrés-cachés se dessine le portrait en creux d’une artiste et auteur capable toujours d’oser. Ce travail ouvre une nouvelle fois le mot « venue ». Mot dans lequel  il y de la vue et de la nudité (particulière). C’est le visible dans l’adieu des films du passé, l’adieu qui n’a d’yeux que dans le visible des salles obscures. N’en déplaise à Dieu.

 

 

Rappel : Fabienne Radi a publié aussi cette année « Ça prend. Art contemporain, cinéma et pop-culture », Editions du Mamco,  224 pages, 26 CHF.

 

 

J-Paul Gavard-Perrer

 

01/05/2013

Catherine Bolle et Olivier Thomann : de la chimère au réel

 

« Dans les Sables du Taklaman», Exposition de Catherine Bolle (plasticienne) et Olivier Thomann (photographe), galerie d’arts contemporains, Red Zone, Genève. Du 2 mai au 29 juin 2013.

 

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Au 3ème siècle avant J.C, Cai Lun, formalisa l'art de  la fabrication du papier à partir de bambou, mûrier, lin et chanvre. 2000 ans plus tard fut retrouvé  un papier de cette nature dans les ruines d'un fort du désert du Takla-Makan. Ce lieu  donne le titre de l’exposition de l’artiste lausannoise Catherine Bolle et d’Olivier Thomann.

 

En mouillant ce papier très fin pour le faire pénétrer dans les creux de la gravure et pour encrer, après séchage, la partie restée en relief étaient « estampés » les textes calligraphiés sur des stèles de pierre.  Catherine Bolle a repris cette technique, sur un papier spécialement importé de Chine, pour estamper des «textes» de pierres, de fleurs et d'objets divers avec un grand sens historique et poétique.

 

L’artiste saisit l’inconnu ; l’insaisissable comme elle le fait à travers la peinture, la sculpture, la gravure sur toutes sortes de supports : le papier bien sûr mais aussi la toile, l'aluminium, l’  « Eternit »;  le verre et les surfaces transparentes plastiques. Son fils Olivier Thomann la suit dans cette exploration. Mais il choisit de son côté la photographie pour exprimer à la fois l’évanescent et le tellurique.

 

Les deux créateur font saillir les dichotomies entre hier et aujourd’hui, ici et là-bas, l’urbain et la nature. Ce travail dépasse l'esthétique habituelle des formes, des supports. Mais l’humain n’est jamais oublié. Catherine Bolle fait passer ainsi de la chimère au réel. Son œuvre comme les fables les plus anciennes  approche la puissance « évidante » des formes et des couleurs en une « simplicité » complexe faite de risques violents et d’équilibres subtils. 

 

L’exposition montre une succession de gestes et d'opération de même que la fulgurance et l'innombrable épiphanie  qu’ils constituent. La géométrie demeure toujours imparfaite : perfectible, inachevée. Mais l’artiste sait en tirer partie afin d'influencer la sensibilité de la matière et la conduire souplement à révéler les schèmes de sa mise à jour.

 

Chaque œuvre a donc pour clôture l’illimité. Tels des somnambules nous parcourons le temps. Catherine Bolle sort du dormir insidieux des firmaments. Elle en affile les sensations,  les englobe dans un flux  Les formes sauvages et secrètes qui surgissent rendraient interdit Saint Augustin l’iconoclaste.  Une fluidité se libère et libère du sous-sol d’un réel  des servitudes. La créatrice et son fils  propagent des ébranlements immenses ou minuscules. De la chute d'une pomme ou d’une fleur  ils font une célébration.

 

 

 

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