gruyeresuisse

12/02/2018

Martin Bodmer : bibliophilie et traduction

Bodmer.jpgBarbara Cassin et Nicolas Ducimetière ;« Les Routes de la traduction. Babel à Genève », Gallimard, 336 pages, 39 €

 

 

 

 

 

Bodmer2.pngLe bibliophile zurichois, Martin Bodmer (1899-1971) et ancien vice-président de la Croix-Rouge, avait un rêve : rassembler les livres majeurs du génie littéraire selon cinq piliers : la Bible, Homère, Dante, Shakespeare et Goethe. Dans cette entreprise les versions en multiples langues possèdent une place de choix. Manière de ramener sur le devant de la scène les traducteurs ces oubliés de la littérature. En dehors de quelques brillantes exceptions - : Baudelaire traducteur de Poe, Goethe et sa version du « Neveu de Rameau » ou Nerval interprète du « Faust » de l’auteur allemand - ils sont relégués au rang de tacherons.

Bodmer 4.jpgGoethe fut d’ailleurs un de ceux qui défendirent les traducteurs en reprenant un concept (formulé dès 1772 par August Ludwig Schlözer) de « Weltliteratur » (littérature universelle). Il fournit le socle, la racine du travail du bibliophile qui reprit dans son entreprise cette notion  « portée » par les universités allemandes au XIXe siècle en constituant un âge d’or de la traduction. La bibliothèque de Martin Bodmer en est donc l’illustration parfaite. Afin qu’elle ne soit pas dispersée il créa sa fondation à Coligny qui présenta il y a peu l’exposition « Les Routes de la traduction. Babel à Genève ».

Bodmer 3.jpgL’ouvrage publié par Gallimard en est le catalogue. Il est abondamment illustré. Bodmer avait réuni une extraordinaire collection étendue dans le temps et dans l’espace. S’y découvrent les livres précieux dont et par exemple la traduction française de la Rhétorique d’Aristote (1675). Les nombreux textes qui segmentent ce beau livre sont écrits par des spécialistes de la traduction dans l’Égypte, en Grèce, à Rome etc. Il existe là des bien des trésors cachés et souvent invisibles par le commun des lecteurs. C’est là une fête pour le regard et l’esprit.


Jean-Paul Gavard-Perret

 

10/02/2018

Elisa Shua-Dusapin : l’amant

Shua.pngElisa Shua Dusapin, « Hiver à Sokcho », Zoé Editions, Genève.

La narratrice de « Hiver à Sokcho » affirme que nul ne peut pas connaître Sokcho, « sans y être né, sans y vivre l’hiver, les odeurs, le poulpe. La solitude. » On la croit facilement. L’auteure fait néanmoins éveiller et éprouver des sensations. Celles du froid vif, des odeurs de la rue et des boulettes de porc de la mère Kim : « un mélange d’ail et d’égouts ». La langue est sobre, sensuelle, dépouillée, elliptique. Nulle métaphore : rien que la sobriété à l’image de la lucidité, la retenue, le désarroi d’une narratrice « sœur » d’ Elisa Shua Dusapin, fille d’un père français absent depuis sa naissance.

Shua 2.pngSon héroïne cherche à échapper à l’emprise à la fois de sa mère, de son petit et de son patron et un Français qui a le double de son âge semble une terre promise, amant et père de substitution. Mais celui-ci se refuse. Demeure un jeu dangereux entre les deux protagonistes. Tout reste furtif et latent. L’écriture réussit à capter de tels états où l’héroïne bute sur l’égoïsme et le narcissisme de l’amant. Plus qu’une rencontre interculturelle la romancière pose la question de l’amour, ses seuils où tout se passe comme lorsque la neige tombe sur l’écume « une partie du flocon s’évapore quand l’autre rejoint la mer. »

Jean-Paul Gavard-Perret

27/01/2018

L’ « Alphaville » de Thibault Brunet

Brunet.jpgGalerie Heinzer Reszler, Lausanne au salon Artgeneve, Stand D 35, du 1 au 4 février 2018 ;

 Thibault Brunet joue avec le réel dans des photographies qui oscillent entre la sphère du digital, la peinture, l’architecture, le reportage et la poésie. Dans ses séries « Vice City » (2007 - 2012) l’image devient un avatar où le réel se dissout au sein d’architectures d’immeubles solitaires, de villes fantômes et d’immenses paysages d’un monde virtuel comme celui du jeu électronique « Grand Theft Auto » (GTA).

Brunet 2.jpgCe monde est moins celui de gangsters qu’une sorte de vision extraterritoriale d’un « Alphaville » de Godard entre anticipation et disparition. L'image devient ce qu'était la peinture pour Diderot lorsqu'il écrivait : « l'image, dans mon imagination, n'est qu'une ombre passagère ». Sensible à l'étroite parenté qui relie son interrogation fondamentale à la réflexion sur l’image, Thibault Brunet illustre aussi combien elle fonctionne comme un piège à regard.

Brunet 3.jpgC’est pourquoi la représentation jouxte l'extinction de toute visibilité que souhaitait Schopenhauer au sujet des images : « la suppression et l'anéantissement du monde ». L’artiste fuit l'image solaire pour atteindre des visions « léthéennes» selon une esthétique qui dicte dans son essence une disparition ou sa proximité là où la négation n'exprime plus rien de négatif mais dégage simplement l'exprimable pur et donne forme à une sorte de chaos existentiel..

Jean-Paul Gavard-Perret